dimanche 1 octobre 2017

Le philosophe Robert Spaemann sur...

Josef Seifert, Amoris Laetitia
et le Témoin de la Vérité




Rédigé par : Dr Maike Hickson

SOURCE : One Peter Five
Le 30 septembre 2017


Note de l'éditeur : ce qui suit est une interview avec le Professeur Robert Spaemann, dirigé par le Dr Maike Hickson de One Peter Five. Le Professeur Spaemann est un éminent philosophe Catholique Allemand et ancien membre de l'Académie Pontificale pour la Vie.


Maike Hickson (MH) : Le Professeur Josef Seifert est un étudiant qui a écrit sa thèse de professeur universitaire sous votre direction. Ainsi, vous le connaissez personnellement ainsi que son oeuvre. En outre, vous avez tous deux élevé la voix par une critique polie sur le document papal, Amoris Laetitia. Quelle a été votre réaction à la décision de l'Archevêque de Grenade (Espagne) de renvoyer le Professeur Seifert à cause de sa critique d’Amoris Laetitia ?

Robert Spaemann (RS) : Tout d'abord, le Professeur Seifert n'est pas mon étudiant, mais l'étudiant de Dietrich von Hildebrand. Il a obtenu son diplôme de professeur universitaire au Département de Philosophie de l'Université de Munich. En ce qui concerne le licenciement de Seifert par l'Archevêque de Grenade, j'ai été choqué. Je ne connaissais rien de l'intervention de Seifert. Nos deux réactions à la décision de l'Archevêque ont été complètement indépendantes l’une de l’autre.

MH : Comment réagissez-vous au reproche de l'Archevêque Javier Martínez à l’égard du Professeur Seifert, qui affirme qu’avec ses questions critiques concernant Amoris Laetitia, le Professeur Seifert « endommage la communion de l'Église, confond la Foi des fidèles et sème la méfiance envers le Successeur de Pierre » ?

RS : Comme je l'ai dit, j'ai été choqué. L'Archevêque écrit qu'il doit s'assurer que les fidèles ne soient pas confondus parce que Seifert porte atteinte à l'unité de l'Église.

L'unité de l'Église est fondée sur la Vérité. Lorsque l'Église Catholique confie à un Professeur fidèle une mission d'enseignement, c'est parce qu'elle a confiance en l'enseignement indépendant d'un penseur. Tant que sa philosophie n'est pas en contradiction avec l'enseignement de l'Église, il existe un vaste domaine pour son enseignement.

Le Moyen Âge est ici un modèle. Il existait des différences d'opinion des plus vivantes et profondes. Dans ces débats, c'était l'argument qui comptait et non la décision d'une autorité. Et il n'aurait pas traversé l'esprit de personne de demander si une idée philosophique était conforme à l'opinion du Pape qui régnait alors.

MH : Quel genre de signaux émet un tel verdict épiscopal en ce qui concerne la liberté académique en général, mais surtout en ce qui concerne la liberté d'une conscience bien formée de l'individu Catholique en particulier ? Un académicien Catholique peut-il encore discuter des déclarations pontificales d'une manière critique et est-ce que ça devrait être possible ?

RS : À la lumière du verdict de l'Archevêque, tout philosophe qui travaille dans une institution ecclésiale doit maintenant se demander s'il peut continuer son service là-bas.

En tout état de cause, l'intervention de l'Archevêque est incompatible avec le respect de la liberté académique.

Ce que critique Seifert est la violation de l'enseignement continu de l'Église et des enseignements explicites des Papes Paul VI et de Jean-Paul II. Saint Jean-Paul, une fois dans Veritatis Splendor, a souligné, explicitement, qu'il n'y a pas d'exception au refus d’admettre les divorcés « remariés » en ce qui concerne les Sacrements. Le Pape François contredit l'enseignement de Veritatis Splendor tout aussi explicitement.

MH : Êtes-vous d'accord avec l'argument du Professeur Seifert à propos de l’affirmation dans Amoris Laetitia (303) — selon laquelle Dieu peut parfois demander à une personne dans une situation conjugale irrégulière de rester pour l'instant dans une situation objectivement pécheresse ( comme les divorcés « remariés » qui maintiendraient leur relation sexuelle afin de préserver leur nouvelle relation pour le bien de leurs enfants ) — pourrait généralement conduire à une anarchie morale et qu'en conséquence, aucune loi morale ( par exemple contre l'avortement et la contraception artificielle ) ne pourrait être épargnée de ces exceptions libéralisatrices ?

RS : Je ne peux qu'abonder à l'argument du Professeur Seifert. Ce qu'il condamne, c'est la théorie morale-philosophique du conséquentialisme ; c'est-à-dire l'enseignement qui dit que l'éthique d'un acte repose sur la totalité des conséquences réelles et anticipées, qu'il n'y a donc pas d'actes toujours mauvais. Josef Seifert mentionne également quelques exemples : avortement, contraception, etc., pour inclure l'adultère.

En passant, je dois mentionner une erreur dans l'essai de Seifert : il parle d'actes qui — indépendamment du contexte — sont toujours bons. Déjà Saint Thomas contredisait ce point de vue. Et tout le monde peut nommer des actes qui sont toujours mauvais, mais aucun n'est toujours bon. Dans ce contexte, il convient de citer les paroles suivantes de Boèce auxquels Thomas se réfère souvent : « Bonum ex integra causa, malum ex quocumque defectu. » (« Pour qu’une chose soit bonne, elle ne doit avoir aucun défaut ; il suffit d’un défaut pour qu’elle commence à être mauvaise ». )

MH : En avril 2016, vous avez prédit que Amoris Laetitia va diviser l'Église. Comment voyez-vous la situation de l'Église maintenant, plus d'un an plus tard, et aussi, après que plusieurs Conférences épiscopales, ont maintenant publié leurs propres directives pastorales concernant Amoris Laetitia ?

RS : La scission dans l'église concernant Amoris Laetitia a déjà eu lieu. Différentes Conférences épiscopales ont publié des lignes directrices contradictoires. Et les pauvres prêtres sont laissés à eux-mêmes.

MH : Vous et le Professeur Seifert ont été membres à vie de l’Académie Pontificale pour la Vie (PAV) à Rome, et vous avez tous deux été remerciés de cette fonction. Avez-vous une idée de la raison pour laquelle vous avez tous deux été remerciés de cette manière inhabituelle de cette importante fonction ?

RS : J'ai quitté mon adhésion à l’Académie Pontificale pour la Vie à l'âge de 80 ans, selon les statuts. Seifert, cependant, a été renvoyé de sa fonction contrairement aux statuts. Pourquoi ? La réponse est très simple. Seifert est également un critique de la théorie du conséquentialisme que le Pape enseigne lui-même. Et à Rome, les opinions opposées ne sont plus tolérées. On n'a pas eu besoin d'un expert du Vatican pour voir que le Cardinal Gerhard Müller, Préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, devait quitter sa fonction dans un court laps de temps.

MH : Dans le contexte des nouveaux enseignements issus de Rome et surtout dans le contexte du nouvel Institut Jean-Paul II pour le Mariage et les Sciences de la Famille, êtes-vous d'accord, en tant que philosophe, avec l'argument anthropologique et sociologique que les nouveaux changements sociaux ont également apporter un changement de la loi morale ? Dans le contexte des idées scientifiques modernes, les gens réclament souvent aujourd'hui, par exemple, qu'on ne savait pas dans l'époque biblique que l'homosexualité est une inclinaison biologique et que, dès lors, l'enseignement moral doit être adapté et libéralisé. Êtes-vous d'accord avec un tel argument « scientifique » ?

RS : Non.

Les principes de la loi morale sont toujours et partout les mêmes — leur application peut changer. Quand il existe une loi de l'État selon laquelle les personnes d'âge avancé ou avec une maladie grave peuvent être tuées, c’est applicable toujours et partout. La question de savoir comment le meurtre se fait dépend des coutumes à un moment précis, mais ça n'a aucune influence sur la loi morale tant que l'homme est l'homme.

S'il existe une vision dominante et que la vue dominante contredit la loi morale et l'essence de l'homme, alors toute la société est dans un état désolé. Les Chrétiens des premiers temps ne se sont pas adaptés à la vision dominante de la morale. Leurs voisins les admiraient pour cela. Quand on parlait des Chrétiens, les gens les louaient de ne pas tuer leurs enfants.

La Parole de Saint Pierre « Il faut obéir à Dieu plus qu’aux hommes » est toujours valable. Une Église qui prend le cap de l'adaptation ne pourra pas travailler de manière missionnaire. Le Supérieur Général des Jésuites dit maintenant qu'il faut réinterpréter les Paroles de Jésus selon notre temps.

Surtout en ce qui concerne le mariage, cependant, cette sorte de « contextualisation des Paroles de Jésus » ne correspond plus du tout à la rigueur de Jésus, car le commandement qui interdit l'adultère a été perçu par les disciples de manière très sévère : « Qui voudra dorénavant se marier ? »

MH : Quelle est alors encore la vérité dans le contexte de ce débat actuel sur la loi morale ?

RS : La question « Qu'est-ce que la vérité ? » est la réponse de Pilate à la Parole de Jésus : « C'est pourquoi Je suis né et Je suis venu dans le monde afin que Je puisse témoigner de la Vérité. » « Je suis la Vérité ».

MH : Quelle Doctrine de l'Église considérez-vous aujourd'hui comme la plus ignorée ?

RS : Très probablement l'interdiction de l'adultère.

MH : Que diriez-vous aujourd'hui aux prêtres qui sont maintenant confrontés à la demande de donner la Communion aux divorcés « remariés », quelque chose qu'ils ne peuvent pas faire selon leur propre conscience ? Et s'ils sont ainsi suspendus de leur fonction pour leur résistance ?

RS : J'aimerais répondre ici avec les paroles de l'Évêque auxiliaire Athanasius Schneider :

« Quand les prêtres et les laïcs restent fidèles à l'enseignement immuable et constant ainsi qu’à la pratique de l'Église tout entière, ils sont en communion avec tous les Papes, les Évêques Orthodoxes et les Saints des deux mille ans, étant aussi dans une communion spéciale avec Saint Jean Baptiste, Saint Thomas More, Saint-John Fisher et avec les innombrables conjoints abandonnés qui restèrent fidèles à leurs vœux de mariage, acceptant une vie de continence pour ne pas offenser Dieu. La voix constante toujours dans le même sens et de la même signification (eodem sensu eademque sententia) et la pratique correspondante de deux mille ans sont plus puissantes et plus sûres que la voix discordante et la pratique d'admettre les adultères non repentis à la Sainte Communion, même si cette pratique est favorisée par un le Pape unique ou les Évêques diocésains. [...] Cela signifie que toute la Tradition Catholique juge sûrement et avec certitude contre une pratique fabriquée et de courte durée qui, sur un point important, contredit tout le Magistère de tous les temps. Ces prêtres, qui seraient obligés par leurs supérieurs de donner la Sainte Communion aux adultères publics et impénitents, ou à d'autres pécheurs notoires et publics, devraient leur répondre avec une sainte conviction : « Notre comportement est le comportement de l'ensemble du monde Catholique tout au long de deux mille ans ».

Récemment, un prêtre africain m'a visité et m'a demandé avec des larmes aux yeux la même question. Le commandement « Tu obéiras plus à Dieu qu’aux hommes » s'applique aussi à l'enseignement de l'Église. Si le prêtre est convaincu qu'il n'a pas à donner la Sainte Communion aux « divorcés qui se sont remariés », il doit suivre la Parole de Jésus et l'enseignement de 2 000 ans de l'Église. S'il est suspendu pour cela, il est devenu un « témoin de la Vérité ».

MH : Qu'est-ce que vous, avec toute votre expérience de sagesse et de vie, et aussi comme quelqu'un qui a grandi sous le National-Socialisme, conseillez à tous les Catholiques dans cette situation actuelle et difficile ? Quel serait, pour ainsi dire, votre testament pour toutes les personnes dans le monde qui aujourd'hui prennent votre voix très au sérieux et retiennent avec enthousiasme vos paroles ?

RS : Il était plus facile pendant les temps Nazis d'être un Chrétien fidèle qu'aujourd'hui.