mardi 9 mai 2017

Sermon pour le troisième dimanche après Pâques

« La beauté ne doit pas être séparée de la vérité »


Chiesa del Gesù ( plafond de l’église du Très Saint Nom de Jésus ), Rome



par le Père Richard G. Cipolla
Paroisse de Sainte Marie
Norwalk, Connecticut

SOURCE : Rorate Caeli



Je ne demande qu'une chose au Seigneur,
mais je la désire vraiment :
c'est de rester toute ma vie chez lui,
pour jouir de son amitié et guetter sa réponse dans son temple. (Psaume 27 : 4)


Des Confessions de Saint Augustin : « Vous ai-je aimé dernièrement, beauté si ancienne et si nouvelle ; sur le tard, je vous ai aimé. Et j’ai vu que vous étiez à l'intérieur, et j'étais dans le monde extérieur et je vous ai cherché là ». Et du roman de Dostoïevski, L'Idiot : « Est-il vrai, prince, qu'une fois vous avez déclaré que « la beauté sauverait le monde » ?


Chiesa del Gesù ( façade de l’église du Très Saint Nom de Jésus ), Rome

Les noms de Dieu : vérité, bonté et beauté. Les transcendantaux. Je regarde donc la façade de l'église Gesù à Rome : presque tout le contraire du somptueux intérieur baroque. Et je suis frappé par la beauté de la façade, et je suis fasciné par l'intérieur somptueux. Et je suis confus. Ils sont différents mais pourtant ils partagent quelque chose. Je suis exalté par les deux, je suis captivé par les deux et, à certains égards, par le lapis lazuli du tombeau de Saint Ignace de Loyola, par le remarquable plafond illusionniste de Gaulli qui est comme une ouverture au ciel même. Et je passe du temps à errer dans l'église et puis je quitte l'église et je confronte une fois de plus la façade : cette extension du classique qui remplace les colonnes avec des pilastres et semble à sa façon une représentation sévère d'un temple Grec, en prenant l'intensité de la tridimensionnalité du temple Grec et en reproduisant la merveilleuse symétrie du temple et soulignant pourtant quelque chose de nouveau et d’ancien à la fois. Et quand j'emmène des gens dans cette église, je donne une brève présentation à l'extérieur de la façade. Et je dis que c'est l'extension du classicisme Grec et Romain, et je vois les signes d'ennui qui naissent sur leurs visages et je sais que je dois les introduire dans la beauté somptueuse évidente du baroque d’âge mûr.

L'un des thèmes constants d'Augustin est que la beauté ne doit pas être séparée de la vérité. C'est seulement quand il a découvert la vérité de Dieu qu'il pouvait comprendre et affirmer la beauté de Dieu. Il s’est adonné pendant tant d'années dans les plaisirs magnifiques du monde et n'a pas vécu une vie de vertu. Mais ce sont précisément ces mêmes passions qui ont été redirigées vers la poursuite de la vérité et qui ont permis à Saint Augustin de subir cette profonde transformation de l'âme qui lui a permis de confronter et d'aimer la beauté de Dieu.

Vous avez appelé. Vous avez crié. Vous avez battu ma surdité. Vous avez brillé. Vous avez lui. Vous avez brisé ma cécité. Vous avez rayonné et j'ai respiré dans votre esprit, et je vous ai désiré. Je vous ai goûté et j’ai eu faim et soif de vous. Vous m'avez touché et j'ai brûlé pour votre paix.

Mais Saint Augustin a également reconnu la tentation de la beauté. La vérité ne tente jamais. La bonté ne tente jamais. Ce n'est que la beauté qui a le pouvoir de diriger les âmes vers Dieu et de les éloigner de Dieu. Le mot « sinus » en latin a de nombreuses significations. Cela signifie une courbe. Ce qu'on appelle une sinusoïde en mathématiques provient de ce mot, cette ondulation régulière de la fonction sinusoïdale, reflétant la pure beauté des mathématiques. Mais cela signifie aussi, en tant que prolongement d’un port, la forme d'une poitrine de femme, ses genoux, ces courbes qui ont des connotations érotiques. On peut faire tout le chemin jusqu’à décrire le serpent comme sinueux. Augustin dit :

Si la beauté est à l'image du Dieu créateur, elle est aussi l'enfant d'Adam et Eve et, à son tour, elle est marquée par le péché. La personne humaine risque de tomber dans le piège de la beauté prise pour elle-même, l'icône devient l'idole, les moyens qui avalisent la fin, la vérité qui emprisonne, le voyage dans lequel les gens tombent, en raison d'une formation insuffisante dans les sens et de l'absence d'une bonne éducation concernant la beauté.

La beauté de la création est une confession et invite à la contemplation de la beauté à sa source. La beauté qui est la beauté de Dieu ne s'appesantit jamais sur elle-même, elle n'est jamais la source du simple plaisir sensuel, mais pointe toujours vers la source de la beauté réelle qui est Dieu lui-même.

Cette double nature de la beauté doit toujours être comprise par les Catholiques qui se décrivent comme traditionnels, immergés dans la Tradition sacrée de l'Église. Le Catholique traditionnel doit toujours être en garde contre la confusion de la beauté des choses matérielles avec la beauté de Dieu. Les intérieurs somptueux des églises, les habits sacerdotaux charmants, la musique belle à en pleurer, même dans le contexte de la Sainte Messe, peuvent être des tentations de substituer la beauté austère de Dieu aux délices purement esthétiques. Une des tentations terribles pour le Catholique traditionnel est l'esthétisme : le plaisir de la beauté de la Tradition du Catholicisme, de son art, de sa musique, de ses formes liturgiques qui deviennent une fin en soi et ne regarde jamais au-delà vers qui tout cela pointe. Ce n'est pas un secret que de nombreux jeunes séminaristes, lorsqu'ils sont exposés à la beauté de la Messe Traditionnelle, sont profondément émus par sa beauté. Et à juste titre. Mais si cela résulte d'une obsession des calices, des vêtements sacerdotaux et de beaux objets d'art religieux, cette rencontre avec la beauté est une impasse et ne mène pas à la beauté austère de Dieu. C'est précisément cet esthétisme qui s'habille dans la religiosité qui a détruit le mouvement Anglo-Catholique au sein de l'Anglicisme. Ce qui a commencé comme un mouvement spirituel pour ramener l'Anglicanisme à ses racines Catholiques a décliné dans un dandysme religieux. Et il en sera de même pour les jeunes prêtres Catholiques qui sont embourbés par la beauté matérielle et ne rencontreront jamais la beauté de la fonction sinusoïdale proche de la beauté de Dieu.

Mais cela est également vrai dans une paroisse comme St. Mary's. Nous sommes spécialement bénis à cette Messe par la beauté intrinsèque de la Messe Traditionnelle manifestée par l'attention méticuleuse aux détails de tous ceux qui participent à la Messe dans n'importe quelle fonction ou rôle. Et non le moindre, il y a notre maître de chant, qui chante une partie de la plus grande musique jamais écrite non seulement pour la Messe, mais aussi bien en elle-même dans un sens objectif du terme. Et pourtant, même ici, la tête laide de l'esthétisme peut apparaître. Je me souviens quand j'étudiais à Oxford en m’en allant vers la Cathédrale Christ Church pour l'Eucharistie Solennelle qui était si magnifiquement célébrée. La musique était superbe, les hommes et les garçons chantaient des passages profonds et difficiles de la Messe. Et certaines personnes venaient à l'Eucharistie avec leurs pointages concernant le décor général de la Messe, après le chant des parties de la Messe, elles se donnaient des petits coups de coude aux moments les plus esthétiques des chants de la Messe. Comme une soirée à l'opéra. C’est mortel. La beauté qui ne parvient pas à pointer vers l'auteur de toute beauté en raison d'une obsession de la beauté de la musique en soi sans fondement dans la simple beauté de Dieu.

L'une des déclarations perspicaces et véritables du Concile Vatican II à Sacrosanctum Concilium est la suivante :

L’Église reconnaît dans le chant grégorien le chant propre de la liturgie romaine ; c’est donc lui qui, dans les actions liturgiques, toutes choses égales d’ailleurs, doit occuper la première place. Les autres genres de musique sacrée, mais surtout la polyphonie, ne sont nullement exclus de la célébration des offices divins, pourvu qu’ils s’accordent avec l’esprit de l’action liturgique.

C’est un chant au sens le plus profond de la musique du rite Romain. Autant que nous aimons la polyphonie qui est chanté presque tous les Dimanches à cette Messe, les origines et les racines de la polyphonie sont dans cette beauté austère du chant qui, comme la façade sévère du Gesù, comme la première tour de Chartres, comme le premier art emblématique de l'Église, pointent vers le chemin le plus profond de la beauté toujours ancienne et toujours nouvelle, et c'est cette beauté qui pointe vers le Dieu qui a et qui est et qui sauvera le monde.

Le poème de George Herbert « Musique sacrée », écrit lorsque la musique d'église en Angleterre était attaquée par les puritains :

Le plus doux des doux, je vous remercie : quand j’étais mécontent, vous avez au travers de mon corps, blessé mon esprit. Vous m'avez assigné un fin habitat. Maintenant, je suis en vous sans mouvement corporel, M’élevant et tombant avec vos ailes : tous deux, nous vivons et nous nous aimons suavement, mais je dis parfois, que Dieu aide les pauvres Rois. Confort, je vais mourir ; car si tu t’attaches à moi, je mourrai sûrement, et bien plus encore : Mais si je voyage dans votre compagnie, Vous connaissez le chemin de la porte du ciel.