samedi 6 mai 2017

La synthèse
De la Conférence des laïcs du 22 avril
Faisons la clarté sur Amoris Laetitia un an après
Présentée par un conférencier lui-même




Rédigé par : Professeur Claudio Pierantoni
Conférencier à la dite conférence


SOURCE : One Peter Five
Le 3 mai 2017


Au congrès du 22 avril, à l'hôtel Columbus, à Rome, à seulement un pâté de maisons de la Cité du Vatican, six académiciens laïcs se sont rassemblés pour « faire la clarté un an après Amoris Laetitia » (« fare chiarezza a un anno da Amoris Laetitia »), l'Exhortation Apostolique papale sur l'amour et le mariage avec une référence particulière à sa permission indirecte d'accéder à la Communion Sacramentelle pour les couples divorcés et civilement remariés ainsi que pour les couples vivant dans d'autres situations irrégulières. Le Congrès a été organisé par deux publications Italiennes en apologétique Catholique, La Nuova Bussola Quotidiana et Il Timone.

La clarté est particulièrement nécessaire, comme c’est largement connu, en raison de la confusion découlant des interprétations différentes du texte d'Amoris Laetitia. Un certain nombre d'universitaires laïcs, depuis la publication du document en avril 2016, ont publié des articles et des lettres et ont donné des entrevues critiques tels que Roberto de Mattei, Christian Brugger, Josef Seifert, Robert Spaemann, John Finnis, Germain Grisez et le groupe des « 45 théologiens », parmi beaucoup d'autres. Ensemble avec eux, un seul Évêque, Athanasius Schneider du Kazakhstan, a osé exprimer des critiques ouvertes et une forte demande de clarification. D'autres prélats, comme le Préfet de la Congrégation pour la Doctrine de Foi, le Cardinal Müller, ont préféré une résistance indirecte, d'une manière ou d'une autre en fonction du caractère indirect des changements disciplinaires et doctrinaux présentés dans le document. Bien que ces changements soient laissés indirects dans Amoris Laetitia lui-même, ils ont été soutenus et parfaitement clarifiés par une série de déclarations émises et par des actions prises par le Pape et ses conseillers les plus proches, comme le Cardinal Kasper, le Cardinal Schönborn, le Cardinal Coccopalmerio, le Cardinal Maradiaga et le Père Spadaro, entre autres.

À la lumière de cette grave situation, en septembre dernier, un groupe de quatre Cardinaux (Burke, Caffarra, Brandmüller et Meisner) a présenté à la Congrégation pour la Doctrine de Foi ( CDF ) cinq dubia, demandant essentiellement si l'enseignement magistériel précédent sur le mariage et l'adultère et plus généralement sur l'absolue force contraignante des commandements négatifs est toujours en vigueur. Ces dubia sont demeurés sans réponse si bien que les Cardinaux les ont rendus publics, les ouvrant au débat général et encourageant ainsi une discussion parmi les laïcs. Et le débat s’est intensifié bien que seulement quelques Évêques et un groupe de 23 académiciens aient ouvertement soutenu ces dubia.

Depuis lors, l'épiscopat mondial a adopté trois voies d'action. Dans un premier camp logent ceux qui sont fidèles à l'enseignement traditionnel qui ont émis des « lignes d'interprétation » conformément à Amoris Laetitia et n'ont pas été censurés par le Pape. Dans le second camp, il y a ceux qui favorisent les changements, ont rendu plus explicite la permission de la Communion Sacramentelle et ont été ouvertement approuvés et remerciés par le Pape. Enfin, dans le troisième camp, la grande majorité des Évêques ont choisi le silence, ce qui ne contredit pas l'enseignement traditionnel et évite en même temps un éventuel affrontement avec le Pape. Il n'est pas exagéré de dire qu'une situation si confuse n'a jamais eu lieu de mémoire à l'intérieur de l'Église Catholique en 2 000 ans.

Parmi les six présentations données le 22 avril, nous nous concentrons sur quatre, à savoir celles qui présentent les principaux points doctrinaux en ce qui concerne un plaidoyer de clarté présenté de toute urgence au Pape. Afin d'avoir une vue synthétique et d'éviter la répétition, je prendrai la conférence du Professeur Farrow comme guide, car il me semble qu'il contient l'aperçu le plus complet des problèmes doctrinaux posés par Amoris Laetitia dans une perspective historique et en relation avec les hérésies antérieures dans l'histoire du Christianisme. Ensuite, je vais ajouter des contributions pertinentes à des aspects particuliers, tirés des autres conférences.

Professeur Douglas Farrow : un Dieu divisé

Douglas Farrow, en fait, est allé directement aux principaux problèmes doctrinaux posés par Amoris Laetitia, retraçant leur origine éloignée jusqu'à l'hérésie Marcionite au deuxième siècle après J-C.

Marcion, un penseur original parmi le courant plus large des interprétations gnostiques du Christianisme, a directement opposé le Dieu de l'Ancien Testament, juste mais pas bon, inférieur au Dieu du Nouveau Testament, le Père de Jésus, bon et miséricordieux, mais pas juste. Pour atteindre de manière cohérente un but aussi ambitieux, Marcion devait appliquer « l'Écriture contre l'Écriture » et il ne s'abstient pas d’oblitérer en tant que « fausses » de grandes parties du Nouveau Testament, car, bien sûr, de nombreux passages du Nouveau Testament témoignent de l'identité de « deux Dieux » supposés. Dans une veine similaire, de nombreux passages de l'Ancien Testament devaient être arbitrairement mis de côté pour rendre cette proposition cohérente — à savoir, tous ces passages qui parlent de la bonté et de la miséricorde de Dieu.

Maintenant, comme l'a noté correctement Saint Irénée, cette façon de penser introduit une contradiction dans la notion même de Dieu parce qu'elle voit en opposition deux perfections qui sont réellement interdépendantes et qui ne peuvent pas être pensées rationnellement séparées l'une de l'autre.

Citons directement Saint Irénée :

« Qu'ils puissent supprimer le pouvoir de réprimande et de justice du Père, l‘estimant comme indignes de Dieu, et pensant avoir découvert un Dieu sans colère et simplement gentil ou bon, ils ont prétendu qu'un Dieu juge, mais que l'autre sauve. (Adversus Haereses III.25) »

En divisant ainsi Dieu, les marcionites nient involontairement « l'intelligence et la justice des deux divinités » mettant définitivement fin à la divinité :

« Car, si celui qui juge n'est pas aussi bon à donner des faveurs sur les mérites et à diriger des reproches contre ceux qui les méritent, il n'apparaîtra pas comme un juge juste ni comme un juge judicieux. D'autre part, le bon Dieu, s'il est simplement bon et n’est pas celui qui met à l’épreuve ceux sur qui il envoie sa bonté, il sera au-delà de la bonté et de la justice ; sa bonté semblera imparfaite, car elle ne sauvera pas tous ceux qui le méritent si elle n'est pas accompagnée du jugement ».

Le Professeur Farrow commente :

« Aujourd'hui, nos néo-marcionites sont plus subtils. Ils ne parlent pas de deux dieux, mais ils parlent du Dieu unique comme s'il manquait de capacité d’être juge ou ne pouvait être connu que par sa miséricorde. Ils disent qu'ils servent ce Dieu unique lorsqu'ils accompagnent sans les juger tous ceux qui désirent leur accompagnement. « Ne jugez pas afin que vous ne soyez pas jugés » — voici une Écriture — en effet, un dicton du dimanche — dont ils sont bien certains. Très bien. Mais ils oublient de parler à ceux qui les accompagnent du jugement de Dieu, ce qui est une question très différente que le jugement de simples hommes. Ils oublient de leur parler de la sainteté sans laquelle personne ne verra Dieu. Ils pensent que parler ainsi est intrusif, insensible, rigide ou en tout cas irréaliste. Qui voudrait bien écouter une telle chose ? Qui veut entendre parler du jugement de Dieu ? »

Donc, en réalité, cette doctrine étrange et contradictoire est due à « un problème moral persistant car c’est une caractéristique de l'homme déchu qui projette son propre désordre dans les cieux, imaginant des conflits en Dieu comme source réelle de ses propres conflits ».

L'homme déchu, laissé à ses propres forces, nous pouvons l’ajouter, ne veut pas vraiment la sanctification mais, néanmoins, il craint les conséquences de son péché, alors il se tourne vers une doctrine qui dit que « la justification est possible sans sanctification » — c'est-à-dire, la miséricorde sans justice. Ainsi, le Professeur Farrow conclut en reliant Marcion à Luther : « [le Concile de] Trente a été défait ».

Le Professeur Farrow poursuit en soulignant que, pour attaquer une doctrine aussi centrale que la Doctrine Catholique de la sanctification et de la justification, toute la Tradition doit être placée sur le banc de l'accusé :

« Maintenant, pour diviser Dieu, il est nécessaire de diviser Sa Révélation : pas seulement l'Écriture à partir de l'Écriture, mais l'Écriture à partir de la Tradition. La tradition elle-même est considérée avec suspicion comme celle qui nous confine dans l’erreur plutôt que par celle qui nous maintient dans la vérité. Donc, ils le font avec violence. Et leur violence s'étend, comme l'a observé récemment le Cardinal Sarah (The Catholic World Report, 31 mars 2017), en ce qui concerne l'Évangile lui-même. Dans ses remarques à un colloque au dixième anniversaire de Summorum Pontificum, il parle d'« une chose horrible et scandaleuse qui semble être le désir d’... une rupture complète avec le passé de l'Église » — comme si « l'Église Apostolique et les communautés Chrétiennes dans les premiers siècles du Christianisme ne comprenaient rien de l'Évangile », comme si l'Évangile était resté tout sauf méconnu jusqu'à notre temps, comme si c'était « seulement à notre époque que le plan de salut apporté par Jésus a été compris » !

Pour mieux comprendre la connexion historique qui relie le principe Luthérien de la destruction de la Tradition à la situation actuelle, le Professeur Farrow mentionne brièvement la doctrine Moderniste défendue par le Père Ernesto Buonaiuti au début du XXe siècle et « dont la manipulation de l'Écriture et de la Tradition est profondément protestante en esprit même là où elle est Catholique. Le rejet absolu de [l'encyclique anti-Moderniste historique du Pape Saint-Pie X] Pascendi Dominici Gregis marque un tournant en quelque sorte dans le Catholicisme », ce qui explique comment « on nous présenterait éventuellement un casse-tête comme Amoris Laetitia ».

Bien que le Concile Vatican II a fait une forte mention de la Tradition (les Professeur Farrow cite Dei Verbum 7-10), il n'est pas difficile de voir qu'une vision Protestante de l'Écriture a profondément pénétré la théologie et l'exégèse Catholiques. « La fonction du Magistère », explique le Professeur Farrow, « est par conséquent dans le doute. La nouvelle voix de l'autorité est celle de la conscience ».

Enfin, la destruction de la Tradition conduit à la mauvaise interprétation de la conscience elle-même :

« Notre problème actuel — et une composante majeure de la crise actuelle — est que la conscience est mal comprise comme étant une source d'autorité morale aux côtés de la loi naturelle et divine : une source capable de surmonter non seulement le « ius canonicum » [ droit canonique ] et la discipline sacramentelle, mais l'enseignement dominical et la Lex credendi [ la loi de la foi ] sur lesquels cette discipline est basée.

En référence aux dubia, le Professeur Farrow souligne à juste titre que le cœur du problème doctrinal auquel nous sommes confrontés peut être synthétisé au cinquième dubium :

« Après avoir demandé des éclaircissements, dans le premier dubium, concernant un seul type de situation — les relations sexuelles qui, à cause des propres paroles de Jésus, ont toujours été considérées comme adultères : sont-elles adultères ou ne le sont-elles pas ? — le fardeau des autres dubia repose sur le cinquième, concernant le rôle de la conscience par rapport à l'Écriture et à la Tradition : »

« Après Amoris Laetitia (n ° 303), faut-il encore considérer comme valable l'enseignement de l'Encyclique Veritatis Splendor # 56 de Saint Jean-Paul II, basée sur la Sainte Écriture et sur la Tradition de l'Église, qui exclut une interprétation créative du rôle de la conscience et souligne que la conscience ne peut jamais être autorisée à légitimer des exceptions aux normes morales absolues qui interdisent les actes intrinsèquement mauvais en vertu de leur objet ? »

Enfin, le Professeur Farrow expose les conséquences pratiques de ce changement :

« Là où la conscience est excusée de rendre compte de la nature intrinsèque d'un acte et s’amène directement à lutter avec les dimensions subjectives, circonstancielles et consécutives de l'acte, la contrition requise, la pénitence et l'absolution seront tout à fait différentes. Et cela aura également des implications pour le for externe. Ce qui a été considéré autrefois comme adultère et donc comme une disqualification pour la Communion, sera maintenant considéré comme une nouvelle forme de fidélité et, par conséquent, comme qualification à son admission — auquel cas, l'Eucharistie elle-même sera témoin de cette fidélité qui était autrefois une infidélité ».

« J'ai dit plus tôt que les dubia, ayant été jugés nécessaires, ont nécessairement besoin d'une réponse. Mais ce n'est pas si simple que cela. Considérés de manière substantielle et non simplement procédurale, les dubia sont effectivement nécessaires, mais le cinquième, au moins, ne peut pas être répondu — ou plutôt, la seule réponse possible serait de retirer la section offensante d'Amoris Laetitia et de corriger ou de clarifier les prémisses qui apparaissent ailleurs et qui appuient cette section ».

Cette dernière remarque est particulièrement importante : de nombreuses voix, au cours des derniers mois, ont exprimé le désir que les dubia soient répondus bien sûr d'une manière cohérente avec l'enseignement traditionnel. Mais ici, le Professeur Farrow souligne à juste titre que cela ne suffirait pas parce que, si l'on considère le paragraphe 56 de Veritatis splendor, comme toujours valide, basé sur l'Écriture et la Tradition, une réponse positive au cinquième dubium ne peut pas coexister avec cohérence avec le Chapitre d'Amoris Laetitia 8 et aussi avec les prémisses qui apparaissent ailleurs dans le document. À la réflexion, le même raisonnement doit également être appliqué aux quatre autres dubia pour la raison qu'ils dépendent finalement du cinquième. Donc, en réalité, la présentation des dubia équivaut de manière logique à une demande de retrait du chapitre 8 d'Amoris Laetitia et des passages de soutien (qui doivent être précisément identifiés). Jusqu'à ce que cela se fasse, une contradiction mortelle restera entre le présent Magistère et la Tradition et continuera à être une source d'infection persistante et de schisme au sein de l'Église.

Professeur Claudio Pierantoni : Les Papes hérétiques et les quatre niveaux de danger

La conférence du professeur Pierantoni met également la controverse actuelle dans un point de vue historique mais d'un point de vue différent : il essaie de comparer les exemples des « Papes hérétiques » de l'ancienne Église — à savoir Liberius (ou Libère) et Honorius I — dans le cas présent. Le cas d'Honorius est particulièrement intéressant pour notre propos car il a été officiellement condamné par le Troisième Concile de Constantinople (681), le sixième Concile œcuménique de l'histoire de l'Église, pour son affirmation de la doctrine de la « volonté unique » en Christ tandis que le Concile proclama solennellement la doctrine des « deux volontés », divine et humaine, qui découle logiquement de la Doctrine, précédemment établie par le Concile de Chalcédoine (451 av. J.-C.), des « deux natures » réunies dans la seule personne du Christ. Alors le Pape Léon II a confirmé la condamnation d'Honorius par le Concile, ajoutant une censure formelle à la négligence d'Honorius, ce qui a permis la propagation de l'hérésie. Nous pouvons donc observer ici que la condamnation d'un Pape peut être fondée non seulement sur une hérésie formelle, mais aussi sur une conduite pratique de la part d'un Pape qui tolère l'hérésie ou, dans le cas présent de François, qui la favorise même ouvertement.

En synthétisant la comparaison entre les Papes anciens et le présent cas, le Professeur Pierantoni déclare :

« Cependant, en dépit de leurs différences, prises de manière générale, les deux cas de Liberius et d’Honorius ont un point important en commun, et c'est le fait que leurs deux interventions ont eu lieu alors que le processus de formulation des dogmes respectifs était encore en cours, le dogme « Trinitaire » dans le cas de Liberius et le dogme Christologique dans le cas d'Honorius. ... Maintenant, ce point qui unit l'écart doctrinal des deux Papes de l'antiquité constitue incontestablement leur circonstance atténuante, mais malheureusement ce même point est le point qui les oppose à l'écart doctrinal qui se produit au cours du pontificat actuel, qui est plutôt un fort facteur aggravant chez [le Pape François] se positionnant [non pas] contre des doctrines pas encore [claires], ou en cours de formulation, mais contre des doctrines qui, en plus d'être solidement ancrées dans la Tradition, ont déjà fait l'objet de discussions exhaustives au cours des récentes décennies et clarifiées en détail par le récent Magistère. Donc, ce n'est pas seulement une déviation du Magistère envers la Tradition prise en général, mais c’est aussi une contradiction directe des déclarations du très récent Magistère ».

Après cela, en analysant plus en détail le cas de François, le Professeur Pierantoni souligne quatre niveaux d'erreur doctrinale contenus dans Amoris Laetitia, montrant comment l'accumulation d'arguments, supposément en faveur de sa proposition, conduit le Pape à mettre en danger grave les éléments fondamentaux de la Doctrine Chrétienne.

Sur le premier niveau, l'indissolubilité du mariage, bien que verbalement énoncée, est mise en doute pratiquement si une personne cohabitant est admise à la Communion.

Étant donné que cela semble être très problématique, à un deuxième niveau, on met l'accent dans le document sur la situation subjective de l'ignorance ou de l'inconscience qui peut excuser ce qui, objectivement parlant, est de l'adultère — mais ceci comme le Professeur Pierantoni l'observe, contraste fortement avec l'accent mis sur le discernement et l'accompagnement. En fait, ce qui semble être directement contradictoire, c'est la façon dont une personne impliquée dans le processus d’un discernement précis peut encore être censée être « ignorante » ou « inconsciente ».

En essayant (plus ou moins consciemment) d'échapper à cette contradiction, Amoris Laetitia verse dans un troisième niveau de déformation doctrinale en supposant que, par le discernement, on puisse découvrir que la situation de l'individu, qui contredit objectivement les Commandements, et donc la Loi Naturelle, peut être quelque chose qui n'est pas seulement permis, mais réellement demandé par Dieu dans cette situation. Cela, souligne le Professeur Pierantoni, est contradictoire avec l'essence même de la Loi Naturelle, qui n'est pas une loi extrinsèque ou purement positive, mais reflète la nature même de l'être humain :

« Pour fins de simple comparaison pour nous : la loi positive régissant le mouvement d'une voiture dans un certain pays est une chose ; le livret d'instructions écrit par le constructeur du véhicule est une autre chose. Si je dépasse une limite de vitesse pour une urgence vitale, supposons, je peux aussi en être moralement justifié, car la règle, tout en elle-même, n'est pas absolue, car elle n'est pas intrinsèquement liée à l'essence du véhicule. Si, d'autre part, je contreviens à la directive du fabricant, qui me dit que la voiture a été conçue pour fonctionner avec de l'essence, aucune urgence ou exception, certainement pas le discernement, permettra de s'assurer que la voiture pourrait fonctionner avec du diesel. Utiliser le diesel est donc une mauvaise chose, non parce qu'il est « interdit » par une loi externe, mais parce que c’est intrinsèquement irrationnel, car ça contredit la nature même du véhicule ».

« Par conséquent, supposer que la Loi Naturelle peut admettre des exceptions est une contradiction véritable et propre. C'est une supposition qui ne comprend pas sa véritable nature et la confond avec un loi positive.

Cette confusion entre la Loi Naturelle et le droit positif explique clairement les attaques violentes (et justement ressenties) d'Amoris Laetitia sur les « légalistes ». En fait, dans l'idée de Jésus, les Pharisiens ont souvent tort parce qu'ils s'appuient rigoureusement sur les « préceptes des hommes » (lois positives) en mettant de côté les lois divines fondamentales alors qu'il n'y a certainement aucun indice dans l'Évangile où Jésus critique quelqu'un pour s'être accroché aux Dix Commandements !

Et maintenant, nous en arrivons au quatrième niveau de déformation doctrinaire parce que la Loi Naturelle est bien sûr la loi même que l'Auteur de la Nature a donnée. La Divine Personne du Christ, c'est-à-dire le Logos, celui qui est la Parole et qui était avec Dieu, et il était Dieu. Il était donc avec Dieu au commencement . Dieu a fait toutes choses par lui ; rien n'a été fait sans lui (Jean 1 : 1-3). En bref, parler de la Loi Naturelle comme s'il s'agissait d'une simple loi positive et faillible, une règle générale conçue par l'humanité dans laquelle il peut y avoir des exceptions, c’est mal interpréter la nature divine de la personne de Christ, la Parole de Dieu, ce qui équivaut à supprimer l'essence même de l'Évangile et de la Révélation, qui est bien sûr l'expression directe de la Parole personnelle de Dieu et la manifestation du Père lui-même : « Mais le Fils unique, qui est Dieu et demeure auprès du Père, lui seul l'a fait connaître »(Jean 1 :18).

En conclusion :

Ce qui ... attire l'attention dans la situation actuelle est précisément la déformation doctrinale sous-jacente qui, aussi habile qu'elle soit pour éviter les formulations directes hétérodoxes, manœuvre encore, de manière cohérente, afin de porter une attaque non seulement contre des dogmes particuliers comme l'indissolubilité du mariage et l'objectivité de la loi morale, mais même contre le concept même de la juste doctrine, et avec elle, de la personne même du Christ comme Logos. La première victime de cette déformation doctrinale est précisément le Pape, dont je risque de conjecturer, n'est guère conscient de cela, victime d'une aliénation d'époque généralisée de la Tradition dans de larges segments de l'enseignement théologique. Après lui, il y a d'innombrables victimes qui tombent dans la tromperie. ...»

« À la lumière de tout cela, il devient plus nécessaire que jamais, comme le prévoyait au moins le Cardinal Burke, de faire un autre acte de courage, de vérité et de charité de la part des Cardinaux, mais aussi des Évêques et ensuite de tous les laïcs qualifiés qui souhaitent y adhérer. Dans une si grave situation de danger pour la foi et le scandale généralisé, ce n'est pas seulement licite, mais même obligatoire pour un inférieur de corriger fraternellement son supérieur, mais toujours fait dans la charité. Même l'obéissance hiérarchique ou religieuse ne doit pas être utilisée, dans ce cas de danger général, comme une excuse pour taire la vérité ».

Ainsi, le Professeur Pierantoni souligne l'importance et l'urgence de la correction fraternelle, qui ne serait ni « un acte d'hostilité, ni un manque de respect ni un acte de désobéissance ». Beaucoup moins que cela provoquerait un schisme car « on n’a pas souvenance... que quelques Cardinaux que ce soit souhaiteraient affirmer que François n’est pas le Pape et encore moins que quelqu'un veuille se faire élire lui-même comme un anti-Pape. Le véritable schisme, qui s’intensifie chaque jour, est plutôt un acte de facto que seulement une correction fraternelle peut contenir ».

Une correction fraternelle serait « rien d'autre qu'une déclaration de vérité : caritas in veritate. Le Pape, même avant d'être le Pape, est notre frère, et c'est donc un devoir primordial de charité envers lui. Nous serons appelés à rendre compte de sa destinée ainsi que celle de tous ceux qui dépendent de ses conseils ».

Maintenant, en complément de la proposition de Douglas Farrow avec la mienne, j'ajoute qu'une correction, pour être vraiment décisive, devrait demander que le chapitre 8 d’Amoris Laetitia soit retiré ainsi que les passages destinés à préparer ce chapitre.

Professeur Thibaud Collin : la conscience au-dessus du Christ

Troisièmement, nous prendrons en compte le Professeur Thibaud Collin, qui s'est concentré sur le problème de la conscience et de sa mauvaise interprétation dans Amoris Laetitia. Le professeur Collin met également Amoris Laetitia dans une perspective historique, en nous rappelant cette fois la résistance contre Humanae Vitae du Pape Paul VI, qui a réitéré l'opposition complète de l'Église à la contraception.

Par rapport à Humanae Vitae, la situation avec Amoris Laetitia implique une inversion de rôles : le Professeur Collin voit une similitude frappante entre les critiques de Humanae Vitae et le document papal actuel. En fait, les deux proposent de traiter les exigences objectives de la loi morale comme un idéal, un « choix facultatif » qui peut convenir à des personnes privilégiées dans des situations idéales mais qui n'est pas obligatoire pour tous les Catholiques. Il mentionne la « note pastorale sur Humanae Vitae des Évêques Français de novembre 1968, §16 », qui a pratiquement laissé l'obéissance à Humanae Vitae au jugement subjectif et situationnel, en référence au « conflit de devoirs », un argument très similaire à celui proposé dans Amoris Laetitia.

Collin observe :

« Cette réception était pratiquement une liquidation. La normativité morale a été transformée en une simple suggestion, réservée aux plus zélés parmi les fidèles, à ceux qui vivent dans des conditions optimales pour la vivre ».

Bref, le professeur Collin conclut : « Ce fut un fiasco pastoral ».

Dans la pratique, par crainte de proposer un véritable changement de situation pécheresse, de nombreux bergers ont préféré une sorte d'accompagnement indéfini. « Vers quoi ? » demande le Professeur Collin.

« Un « bougisme » [ bouger pour bouger ] pastoral peut exister, une sorte de « progrès infini » dont la finalité est cachée, car elle est identifiée à la fin d'un chemin presque sans fin, en tout cas distant et perdu dans une brume. Mais la finalité de la vie Chrétienne n'est pas dans le futur ; c'est dans le présent : l'union amoureuse avec Dieu, qui offre avec générosité la grâce pour que nous y consentions librement. Cela ne va jamais sans la Croix, mais Jésus nous y attend ».

Complimentant les propos de Farrow et Pierantoni, le professeur Collin souligne à juste titre que ce que nous observons dans la proposition d'Amoris Laetitia est un « passage de la conscience erronée à l'objectivation de l'erreur » : « Le droit de Dieu n'est plus qu'un élément qui doit être pesé parmi d'autres éléments, concrets et particuliers ». La Loi Divine est perçue comme « abstraite » et « les possibilités concrètes des fidèles sont invoquées comme critères afin de déterminer la volonté de Dieu ». De cette façon, l'auteur demande : « Comment pouvons-nous éviter que cette miséricorde soit transformée en tolérance mondaine ? »

En fait, cette perception de la Loi Divine comme étant « abstraite » est beaucoup plus « Kantienne que Chrétienne » ; c'est « une conception légaliste et mondaine de la Loi [divine] ».

Au contraire, l'auteur souligne :

« La loi de Dieu est également éminemment personnelle et concrète, car c'est une loi écrite dans le cœur de chaque personne. Dieu, par exemple, me dit : « Si vous voulez m'adorer et être heureux, aimez votre conjoint et soyez-lui fidèle ».

Le « sociologisme » et le « pédagogisme » d'Amoris Laetitia sont « contraires au dessein de Dieu, révélés et confiés à l'Église ». C'est contraire au bien que tout le monde peut réaliser avec la grâce toute-puissante de Dieu. « Parce que « rien n'est impossible à Dieu » ».

Le Professeur Collin conclut judicieusement avec des mots du Concile de Trente :

« Mais personne, aussi justifié soit-il, devrait se considérer exempt de l'observation des Commandements ; personne ne devrait utiliser cette déclaration irréfléchie interdite sous anathème par les Pères que les Commandements de Dieu sont impossibles à observer pour un homme qui est justifié. Car Dieu ne commande pas d’impossibilités, mais en commandant, Il vous exhorte à la fois à faire ce que vous pouvez faire et à prier pour ce que vous ne pouvez pas faire et qu’Il vous aide à en être capables » (Saint Augustin, De Natura et Gratia 43) « dont les commandements ne sont pas pénibles » (1 Jean 5 : 3), « dont le joug est facile à porter et dont le fardeau est léger » (Matthieu 11 :30). (Conseil de Trente, Sess. VI, Cum hoc tempore, cap. 11, Denzinger 1536)

Professeur Anna Silvas : Aucune interprétation orthodoxe

Finalement, nous allons maintenant aborder la contribution du Professeur Anna Silvas, qui, dans une synthèse claire, démasque sans relâche la situation tragique de notre Église. Elle commence par une brève mention de l’« esprit de modernité » et de la situation critique que l'Église a vécue immédiatement après Vatican II. Après cela, elle dit :

« Sous Saint Jean-Paul II, nous avons semblé avoir quelque chose comme un « ressac » pendant un certain temps, du moins dans certains domaines, en particulier son explication intense du mystère nuptial de notre première création à l'appui de Humanae Vitae. Cela a continué sous Benoît XVI, avec une tentative d'aborder la désintégration liturgique et la « saleté » morale des abus sexuels cléricaux. Nous avions espéré que certaines réparations au moins étaient en cours de route. Maintenant, dans les quelques courtes années du pontificat du Pape François, l'esprit usé et à odeur de renfermé des années soixante-dix a ressurgi, apportant avec lui sept autres démons. Et si nous avions déjà eu des doutes sur cela, Amoris Laetitia et ses suites au cours de l'année écoulée rendent parfaitement clairs que c'est notre crise. Que cet esprit étranger semble avoir finalement englouti le Siège de Pierre, entraînant une cohorte croissante conforme aux dirigeants supérieurs de l'Église dans son filet, est l'aspect le plus désagréable et même choquant pour beaucoup d'entre nous, les fidèles laïcs Catholiques ».

Le Professeur Silvas poursuit la confrontation de différentes interprétations, et en particulier de la tentative d'interpréter le texte d'une manière orthodoxe. Elle trouve cela « très étrange » :

« Cependant, il y a un groupe dont je trouve l'approche très étrange : les orthodoxes intentionnels parmi les prélats et les théologiens supérieurs qui traitent les troubles résultant d'Amoris Laetitia en tant que des « mauvaises interprétations ». Ils se concentreront uniquement sur le texte seulement, faisant abstraction de l'un des antécédents connus dans les paroles et les actes du Pape François lui-même ou de son contexte historique plus large. C'est comme s'ils interposent un gouffre qui ne peut pas être traversé entre la personne du Pape d'une part, de sa signature par laquelle ce document a été publié et le « texte » du document d'autre part. Avec le Saint-Père en quarantaine en toute sécurité de toutes ces considérations, ils sont libres d'aborder le problème, qu'ils identifient comme une « mauvaise utilisation » du texte. Ils expriment ensuite le voeu pieux que le Saint-Père « corrige » ces erreurs ».

« Sans doute, les contraintes perçues de piété envers le successeur de Pierre tiennent compte de ces manœuvres contournées. Je sais, je sais ! Nous avons fait face à cette énigme pendant un an ou plus. Mais à tout lecteur sage et réfléchi, qui, dans les mots des 45 Censures des Théologiens, « n’essaie pas de tordre les mots du document dans n'importe quelle direction, mais ... prend l'impression naturelle ou immédiate de la signification des mots comme étant corrects », cela a la senteur d’un manque de naturel fortement provoqué ».

L'« intention » même du Pape François dans ce texte est parfaitement récupérable à partir du texte lui-même, en lisant normalement, naturellement et sans filtres.

Il apparaît clairement, pouvons-nous ajouter, que même à isoler le texte, sans analyser le contexte général, ce n'est pas suffisant pour disculper Amoris Laetitia ; l'intention derrière ce document est très claire. L'analyse du Professeur Silvas et les exemples qui suivent complètent ici ce que nous avons vu dans la conférence du Professeur Pierantoni sur les doctrines qui sont clairement impliquées bien qu'elles ne soient pas directement et formellement énoncées. Juste un exemple parmi les diverses qu'elle donne :

« Le premier des Cardinaux des cinq dubia conclut : « L’expression « dans certains cas » de la note 351 (n. 305) de l’Exhortation « Amoris Lætitia » peut-elle être appliquée aux divorcés remariés qui continuent à vivre "more uxorio" [en tant que mari et épouse] ? » Sans doute, une clarification papale de l'intention dans cette note de bas de page revêt une importance urgente pour l'Église. Néanmoins, ce que le Pape a voulu est clair depuis le début de la présente section au numéro 301. Son sujet est « ceux qui vivent dans des« situations irrégulières ». Tout ce qu'on dit quelques lignes plus tard sur ceux vivant dans des situations de péché objectif, c’est qu’ils croissent en grâce, en charité et en sanctification, peut-être avec l'aide des sacrements ... est affiché sous cette rubrique « situations irrégulières » ».

Donc, ce que le dubium demande n'est pas si douteux ; c’est transmis sans ambiguïté par le texte d’Amoris Lætitia, chapitre 8, mais pas directement formulé.

Le Professeur Silvas conclut cette section comme suit :

« Et il existe de nombreuses autres instances comme celle-ci. Dès la préface, il nous avertis que « tout le monde devrait se sentir contesté par le chapitre huit », puis plus tard dans ce chapitre (#308), il admet obliquement que son approche peut laisser de la confusion. Croyons-le : c'est son intention, ce qui n'est pas si difficile à saisir ».

Alors le Professeur Silvas cite quelques épisodes bien connus qui confirment les intentions du Pape — après quoi elle conclut :

« Le Pape François, j’en suis sûre, est très conscient de la doctrine de l'infaillibilité pontificale, il sait à quel point ses exigences sont élevées et il est assez astucieux de ne jamais déclencher son mécanisme. Le prestige unique de la papauté dans l'Église Catholique, avec la papolâtrie affective pratique de nombreux Catholiques, est toutefois un atout utile, et tout cela, il l’exploitera au maximum. Pour François, et nous devons saisir cela, l'infaillibilité n'a pas d'importance, pas du tout, s'il peut continuer à être le type d'agent de changement dans l'Église qu'il veut être. Cela, c’est son esprit que nous apprenons dans Amoris Lætitia #3,

Où il dit : « L’unité de doctrine et de praxis est nécessaire, mais cela n’empêche pas que subsistent différentes interprétations de certains aspects de la doctrine ou certaines conclusions qui en dérivent. Il en sera ainsi jusqu’à ce que l’Esprit nous conduise à la vérité entière (cf. Jn 16, 13), c’est-à-dire, lorsqu’il nous introduira parfaitement dans le mystère du Christ et que nous pourrons tout voir à travers son regard ».

« Le Pape François, j’en suis sûre, est très conscient de la doctrine de l'infaillibilité pontificale, il sait à quel point ses exigences sont élevées et il est assez astucieux de ne jamais déclencher son mécanisme. Le prestige unique de la papauté dans l'Église Catholique, avec la papolâtrie affective pratique de nombreux Catholiques, est toutefois un atout utile, et tout cela, il l’exploitera au maximum. Pour François, et nous devons saisir cela, l'infaillibilité n'a pas d'importance, pas du tout, s'il peut continuer à être le type d'agent de changement dans l'Église qu'il veut être. Cela, c’est son esprit que nous apprenons dans Amoris Lætitia #3,

Où il dit : « L’unité de doctrine et de praxis est nécessaire, mais cela n’empêche pas que subsistent différentes interprétations de certains aspects de la doctrine ou certaines conclusions qui en dérivent. Il en sera ainsi jusqu’à ce que l’Esprit nous conduise à la vérité entière (cf. Jn 16, 13), c’est-à-dire, lorsqu’il nous introduira parfaitement dans le mystère du Christ et que nous pourrons tout voir à travers son regard ». Mais je pense que « l'esprit » dont François fait l'allusion avec tant de douceur a plus à voir avec la Geist de Hegel qu'avec le Saint-Esprit dont parle notre bienheureux Seigneur, l'Esprit de Vérité que le monde ne peut pas recevoir, parce qu'il ne le voit ni le connaît (voir Jean 14 :17). Le Geist Hégélien, en revanche, se manifeste au milieu des contradictions et des oppositions, les surmontant dans une nouvelle synthèse, sans éliminer les polarités ou sans les réduire l'une envers l'autre. C'est l'esprit gnostique du culte de la modernité. Alors François poursuivra son ordre du jour sans infaillibilité papale et sans se soucier des déclarations magistrales. Il nous le dit dans le troisième paragraphe d’Amoris Lætitia : « puisque « le temps est supérieur à l'espace », je dirais clairement que toutes les discussions sur les problèmes doctrinaux, moraux ou pastoraux ne doivent pas être réglés par des interventions du magistère. Dans un monde de fluidité dynamique ici, de démarrer des processus ouverts, de semer des graines de changements souhaités qui vont triompher au fil du temps. D'autres théoriciens — vous avez ici, en Italie, Gramsci et son manifeste du marxisme culturel — enseignent comment réaliser la révolution par voie furtive. Donc, au sein de l'Église, François et ses collaborateurs traitent de la question de la Doctrine, non pas en faisant tête à la théorie parce que s'ils le faisaient, ils seraient vaincus, mais par un changement progressif de la praxis joué comme une chanson de la sirène des persuasions plausibles, jusqu'à ce que la praxis soit suffisamment développée au fil du temps [.]

Ainsi, le Professeur Silvas conclut qu’il est injuste de blâmer les interprétations prétendument mauvaises de ce texte :

Je pense qu'il est injustifié de blâmer ces Évêques pour la « mauvaise utilisation » d’Amoris Lætitia. Non, ces Évêques ont tiré les conclusions qui sont patentes à tout lecteur réfléchi et sans oeillères de ce document papal. Le blâme, cependant, et la tragédie de l'Église, réside dans l'intention intégrée et articulée assez bien dans Amoris Laetitia lui-même et dans la papolâtrie naïve de la part des Évêques, qui ont si peu de compréhension concernant l'impérissable obéissance à la foi en l'Église, qu'ils ne peuvent pas percevoir quand Elle est sous l'attaque la plus dangereuse, même de ses rangs les plus élevés.

Dans ce jeu de subterfuges et d'intentions incrémentales, le discours élaboré sur le « discernement » et l'« accompagnement » des situations morales difficiles a une fonction définie — comme un aveuglement temporaire pour le but ultime. N'avons-nous pas vu comment les arts sombres du « cas type » [ « hard case » ] travaillent dans la politique laïque, comment ils ont l’habitude de pivoter vers la prochaine tranche de réingénierie sociale ? Alors il en est maintenant ainsi dans la politique de l'Église. Le résultat final sera précisément en accord avec la pratique tacite de l'Archevêque Bergoglio pendant des années à Buenos Aires. Ne vous méprenez pas : le but ultime du jeu est une permission plus ou moins indifférente pour quiconque se présente à la Sainte Communion. Ainsi, nous atteignons le désir de l'inclusivité et de la « miséricorde » : la banalisation de l'Eucharistie, du péché et de la repentance, du Sacrement du Mariage, de toute croyance à la vérité objective et transcendante, à l'éviscération du langage et à toute position de compassion devant le Dieu vivant, le Dieu de la Sainteté et de la Vérité. Si je peux adapter ici un dicton de Saint Thomas d'Aquin : « La miséricorde sans vérité est la mère de la dissolution » (Super Matthaeum, V, l.2). [L'affirmation originale est « La miséricorde sans justice est la mère de la dissolution ».]

Dans cette situation sombre, le Professeur Silvas, aussi, rappelle à nos Cardinaux la correction promise :

« Est-ce encore une possibilité — la proposition des Cardinaux pour une correction fraternelle du Pape ? Nous avons appris cela en novembre dernier et cela a certainement stimulé nos esprits assiégés. Mais maintenant, c'est la fin d'avril, et rien n'est venu. Je ne peux pas m'empêcher de penser à ce passage de Shakespeare — Il y a une marée dans les affaires des hommes ... — et je me demande si la marée est venue et repartie, et nous, les fidèles laïcs, avons été laissés échoués à nouveau ».

Bien que frappant ici une note de scepticisme concernant ce résultat qui pourrait vraiment en ressortir, le Professeur Silvas exhorte :

« Eh bien, je l’espère bien, chers Cardinaux, je l’espère. Nous, les fidèles, vous prions : oubliez de faire le calcul de vos prudents résultats. La vraie prudence devrait vous dire quand c'est le bon moment pour un témoignage courageux dont l'autre nom est le « martyre » ».

Au cours de la dernière partie de sa conférence, Anna Silvas a également frappé une note contemplative d'espoir, en parlant surtout aux laïcs et à la capacité de résister au faux esprit, même sans jouir du pouvoir institutionnel, ni dans l'Église ni dans le monde. Elle a fait référence au livre récent de Rod Dreher, The Benedict Option [ L’Option Benoît ], qui indique la nécessité de se concentrer dans nos familles ou nos petites communautés, où le travail silencieux, la prière profonde et la pratique des vertus dans une existence cachée, apparemment insignifiante (comme celle des Hobbits de J.R.R. Tolkien dans Le Seigneur des Anneaux) peut être l'action la plus « politiquement efficace », tout comme le travail silencieux et la prière des moines médiévales pendant la chute de l'Empire Romain et le chaos qui a suivi.

Cette exhortation finale à une action contemplative et cachée a un sens encore plus profond si nous l'avons mis en relation avec la remarque précédente que le Professeur Silvas a faite à propos des célèbres « notes » du Cardinal de Newman qui distinguent le véritable développement doctrinal de la corruption :

« La septième note est une « vigueur chronique ». Au fil du temps, une corruption se révèle extrêmement vigoureuse, mais seulement au début de l'infection, puisqu'elle ne possède pas la vie pour se maintenir à long terme. Elle suivra son cours et disparaîtra. La Vie de la Grâce, cependant, possède en elle-même la Vie Divine et va donc rejeter au fil du temps tout ce qui milite contre elle. La Vérité perdure. Il y aura des moments de drame élevé, mais, finalement, elle doit nécessairement prévaloir.

Mais certainement, on peut noter, cette exhortation à la contemplation n'exclut pas l'exhortation au martyre. Au contraire, nous pouvons dire correctement qu'elle prépare le martyre et la rend possible.



Ainsi, dans un résumé final et une conclusion de ces quatre conférences, nous pouvons dire ce qui suit :

  1. Une crise doctrinale profonde se manifeste dans l'Église Catholique dont l'accès à la Communion n'est que la pointe de l'iceberg, un échantillon d'une déformation doctrinale profonde qui atteint les vérités les plus fondamentales de Dieu et du Christ.

  2. Cette crise infecte maintenant les personnes des plus hauts rangs de l'Église, y compris la Papauté elle-même, bien qu'une forte résistance soit manifestée par une minorité du clergé et des laïcs, montrant la réaction saine d'un corps vivant à une infection.

  3. Dans cette lutte spirituelle, nous devons certainement redécouvrir la cohérence et la profondeur de notre doctrine, mais aussi approfondir notre prière et notre dimension contemplative qui peuvent nourrir notre charité et notre foi dans le triomphe ultime de la Vérité.

  4. À la lumière de tout cela, un témoignage clair et défini — le martyre — est maintenant urgent, de la part de tous les Cardinaux, Évêques, clercs et laïcs qui sont conscients de cette tragédie — une correction fraternelle qui parle franchement au Pape et à ses conseillers, qui énonce la vérité au-delà de tout calcul humain et de fausse prudence.

  5. Cette correction doit nécessairement inclure non seulement le plaidoyer pour une clarification, mais aussi le plaidoyer pour un retrait direct (ou au moins une reformulation approfondie) du Chapitre 8 de l'Amoris Laetitia et de tous les passages qui préparent les doctrines hérétiques qui y sont clairement impliquées.