jeudi 4 mai 2017

Quatre spécialistes du Vatican commentent
l'évolution de l'Ordre de Malte




Rédigé par : Dr Maike Hickson

SOURCE : One Peter Five
Le 3 mai 2017


Le samedi 29 avril, l'Ordre de Malte a élu Fra 'Giacomo Dalla Torre en tant que nouveau dirigeant intérimaire de l'Ordre. Il régnera pour une année seulement. Au cours de cette année, le Vatican prévoit de réformer l'Ordre fondamentalement, y compris les changements aux exigences de gouvernance qui donneront accès au rôle de Grand Maître à ceux qui ne sont pas parmi les rangs des Chevaliers profès (qui prennent des vœux de pauvreté, de chasteté et d'obéissance), mais au profit d'un plus grand nombre de candidats au sein de l'Ordre.

Cet événement du 29 avril a mis fin aux espoirs de nombreux Catholiques de voir Fra 'Matthew Festing être réélu après avoir démissionné plus tôt en obéissant à la demande du Pape François lui-même. Différents commentateurs Catholiques bien informés sur les affaires du Vatican ont maintenant répondu avec gentillesse à la demande d'One Peter Five de présenter leur propre analyse et leurs commentaires sur les perturbations actuelles à l'Ordre de Malte. Nous présentons ainsi avec reconnaissance leurs opinions réfléchies dans l'ordre suivant.

Professeur Roberto de Mattei, historien de l'Église (Italie) :

L'élection du nouveau lieutenant intérimaire de l'Ordre de Malte, Fra 'Giacomo Dalla Torre del Tempio di Sanguinetto, ne résout pas la crise qui secoue cette ancienne institution, mais elle va simplement retarder la résolution du conflit interne pour une autre année. Il s'agit d'une crise profonde qui reflète le vaste désordre qui règne actuellement dans l'Église et dans la société Occidentale. L'Ordre de Malte a connu depuis de nombreuses années sa propre décadence spirituelle qui découle surtout de la perte d'identité. Les principaux points de son identité qui ont été perdus sont le caractère militaire et le caractère noble et souverain de l'Ordre. L'esprit militaire a disparu lorsque l'aspect miséricordieux de l'assistance (« obsequium pauperum ») a commencé à dominer le but principal de la défense de la Foi (« tuitio fidei »). Dans cette situation réelle de confusion, un Ordre de traditions anciennes comme celui de Malte — s’il devait rester fidèle à sa vocation originelle — pourrait contribuer de manière importante à la défense de l'orthodoxie, notamment en raison de son indépendance qui assiste et fortifie son caractère noble et souverain. Mais la noblesse Européenne elle-même a cessé — et depuis quelques années maintenant — d'offrir ses meilleurs fils à l'Église et aux institutions chevaleresques tout en préférant plutôt les employer dans ces affaires économiques et financières beaucoup plus lucratives.

Afin de préserver aujourd'hui l'esprit de l'Ordre, une réforme serait nécessaire pour que la porte de la « gouvernance » soit ouverte aux personnes non-nobles, parmi lesquelles il est maintenant plus facile de trouver des Catholiques loyaux et combatifs. Mais cela éliminerait ainsi un élément important de son identité. Le troisième élément — la souveraineté de l'institution — était encore en vie jusqu'à il y a quelques mois, mais le Pape François l'a pratiquement détruite par une série de mesures qui ont conduit à l'élection d'un lieutenant qui est complètement subordonné au Secrétariat d’État du Saint-Siège.

Néanmoins, chaque crise peut être salutaire si elle produit une réaction saine. Au cours des derniers mois, avec cette crise, une forte réaction s'est en effet manifestée. Aujourd'hui, on est confronté à l'alternative entre le retour aux traditions religieuses et chevaleresques et une nouvelle transformation de l'Ordre de Malte en une institution humanitaire empreinte de laïcité.

Marco Tosatti, journaliste (Italie) :

Je ne suis pas spécialiste de ce monde très secret et bien gardé qui appartient à l'Ordre de Malte. De l'extérieur, je dirais cependant que l'élection d'un chef intérimaire Italien pourrait être lue comme un mouvement d'équilibre, entre la faction allemande très agressive (également soutenue par le Secrétariat d'État actuel) et toutes les autres. J'ai lu attentivement ce que Kath.net et One Peter Five ont écrit sur le Rapport rédigé par un Chevalier Maltais concernant sa propre audience avec le Cardinal Burke. Et j'ai vu la lettre écrite à Burke par le Pontife. Il est clair que le Pape a changé radicalement son approche antérieure — probablement conseillé ou poussé par je ne sais pas quelles forces et intérêts — en faveur d’une attaque sans précédent contre l'indépendance d'un ordre militaire très particulier. Il est clair que le Secrétariat d'État, une expression de la puissante caste des diplomates, a eu de solides liens avec le parti allemand ; je ne sais pas quels sont les intérêts au-delà. Le Cardinal Burke est très clair quand il parle d'un don étrange et anonyme de 120 millions de Francs Suisses. Tout cela ne sent pas la théologie, ni un débat spirituel, mais plutôt de l'argent, des affaires et du pouvoir. Et le véritable « coup » du Secrétariat d'État marquera un événement historique à la fois pour l'Église et pour l'Ordre. Mais, je crains que ce ne sera pas l'un des bons faits saillants de l’actuel règne du Pape.

Matthias von Gersdorff, auteur et éditeur Catholique (Allemagne) :

L'intervention du Saint-Siège dans la Causa de l'Ordre de Malte est plus que dérangeante à la fois sur la manière et sur l'affaire de fond elle-même. Non seulement parce que l'on est intervenu massivement dans les responsabilités d'un pouvoir souverain ; mais aussi parce que cela n'a pas été fait pour la défense des positions Catholiques appropriées — la nécessité pour laquelle on aurait facilement compris — mais pour défendre une position défavorable et douteuse, à savoir la distribution de contraceptifs ( et d’abortifs ), une vision séculaire de l'ordre centenaire et une primauté au pragmatisme utilitaire par rapport à la tradition. En outre, c’est suivi par l'intervention du Vatican à l'égard des événements financiers qui sont eux-mêmes difficiles à comprendre. Tout cela, pris ensemble, laisse aux laïcs « normaux » une impression fatale : que l'identité Catholique a été sacrifiée pour des objectifs à courte vue et, surtout, moralement douteux.

Giuseppe Nardi, rédacteur en chef de Katholisches.Info (Allemagne) :

L'affaire Boeselager a été tournée — avec l'aide du Secrétariat d'État du Vatican et sans motifs urgents — dans une affaire Maltaise. La réélection du 29 avril était sous le signe d'une dissimulation : les responsabilités en matière de distribution des contraceptifs et certaines actions financières opaques ont été dissimulées. Voici l’'impression : dans ce cas, il existe une clique douteuse sous la direction de von Boeselager et du Cardinal Parolin. Un népotisme [Vetterliwirtschaft, une expression suisse] (entre autres choses, il s'agit d'une quantité importante d'argent en Suisse) qui a tellement d'influence que ça a motivé le Pape François à simplement de renvoyer un Grand Maître qui avait été élu à vie et qui ne voulait pas porter le poids de cette culpabilité.

L'Ordre de Malte a été victime d'une faiblesse papale absolue : protéger intimement ses « amis » et sacrifier sans pitié les autres. L'effet extérieur de cette affaire concerne l'ensemble de l'Église Catholique et est désastreux : ça augmente l'impression que, sous le Pape François, les principes non négociables doivent être abandonnés, après tout. Le Droit à la vie de la conception jusqu'à la mort naturelle est maintenant sous une attaque totale. Les points de repère que Benoît XVI avait finalement et clairement bétonnées — et avec des paroles puissantes pour assurer une orientation certaine — sont maintenant, dans une action nocturne, retirées du béton à nouveau afin de brouiller les frontières. Le silence pontifical à la fois sur le meurtre en masse des enfants à naître et sur la distribution des contraceptifs (et des abortifs) du domaine de la responsabilité de Boeselager est enraciné dans la même manière de penser .

L'élection d'un Italien en tant que gouverneur de l'Ordre pourrait toutefois avoir des effets positifs. Moins positif, cependant, c'est qu'un nouveau Grand Maître n'a pas été élu. Les événements récents ne sont pas un bon augure. Le signal est clair : le parti spécial souhaite modifier la Constitution de l'Ordre de Malte et on ne peut donc pas prétendre qu'ils n'auraient pas — avec leur efficacité teutonique — de grands plans. Avec le Secrétariat d'État derrière Boeselager et avec un commissaire pontifical sur les talons du gouverneur, une « réforme » fondée sur des intérêts particuliers menace d'émerger.

Dans quelques années, l'Ordre de Malte célébrera son 1000e anniversaire. Une période qui rend tout simplement tous les acteurs laïques bouche bée d'envie, en particulier dans notre temps évoluant en accéléré. La question est de savoir si l'Ordre pourra ou non conserver — à côté de son nom et d'autres signes extérieurs — ce qui l'a caractérisé depuis sa fondation et qui a maintenu sa vive existence depuis si longtemps : son identité Catholique et son charisme Catholique spécial en tant qu'Ordre chevaleresque et hospitalier. Cette identité et ce charisme ne doivent pas être arbitrairement pliés ni moulés davantage ; ils décideront — indépendamment de l'efficacité et du simple jugement humain — de la survie ou du déclin de l'Ordre.