vendredi 21 avril 2017

Les corbeaux et les saints




Écrit par Hilary White
ex-correspondante à Rome
Le 21 avril 2017
SOURCE : One Peter Five


Il me semble avoir développé un amour particulier et une admiration pour nos amis les corvidés dernièrement, avec une paire de pies intelligentes et magnifiques qui visitent mon jardin à Norcia assez régulièrement et un grand nombre de corneilles et de corbeaux dans cette ancienne vallée. Cela m'a frappé il y a quelque temps, à quelle fréquence ils apparaissent dans l'histoire Chrétienne — depuis même l'Ancien Testament — comme nos amis, nos aides et comme des messagers de Dieu.

Les corbeaux sont peut-être parmi les espèces de prédateurs / omnivores / charognards les plus réussies au monde, trouvées à peu près dans la moitié supérieure de la planète, en Europe, en Sibérie, en Asie et en Amérique du Nord, avec une étendue allant de l'Afrique du Nord aux champs de glace de la Scandinavie, du Mexique jusqu’aux régions les plus éloignées de l'Arctique Canadien. Nous, les humains, avons eu des corbeaux et des corneilles — des corvidés — autour de nos sites de camping tant que nous avons eu des chiens aidant à la chasse. Et ils apparaissent dans nos contes populaires presque aussi souvent.

Tout au long de l'histoire humaine, nous avons eu l'occasion d'observer ces créatures en action et nos noms collectifs indiquent notre opinion : un « meurtre » [ français : horde ] de corneilles ; une « méchanceté » ou une « conspiration » de corbeaux. (Le terme « building of rooks » [ littéral : construction de corbeaux et aussi de tours ] pourrait se référer au fait que ces petits corvidés sociaux sont la seule espèce qui crée de grandes colonies de nids où ils vivent étroitement ensemble, comme une sorte de ville de corbeaux [ ou de tours ] ). Les Amérindiens ont des corbeaux comme dieux et esprits totémiques qui sont un peu plus positifs, en se concentrant sur leur habileté extraordinaire, mais aussi comme des types d’« escrocs » déviants aussi prêts à tromper et à s'égarer qu’à aider un humain imprudent. Les dieux païens et les fées se transforment toujours en corbeaux pour espionner les êtres humains.

J'ai en fait ma propre histoire. Quand j'étais adolescente, mes parents ont gardé des chiens de traineaux pendant le bref séjour de ma famille dans le sous-arctique Canadien. Nous avons eu quelques chiens qui vivaient assez généreusement du poisson d'abattage que mes parents attrapaient dans leurs filets de pêche sur glace. Mais les corbeaux adoraient les restes du lac aussi et avaient mis au point des méthodes ingénieuses pour éloigner la nourriture des chiens comparativement stupides.

Ils travaillaient par paires, avec un battant des ailes au-dessus et criant juste à la portée des chiens tandis que l'autre se servait du contenu de leur plat sous l'abri de l'agitation. Après que le premier avait mangé, ils changeaient de rôles, les pauvres chiens devenant fous pour essayer d'attraper au moins un des intrus. Quand ils avaient fini, ils s'envolaient et s'assoyaient dans un arbre pour observer et voir le prochain repas arriver.

Alors que les folkloristes et les anthropologues culturels recueillent des histoires et des contes de fées similaires dans le monde entier, cela m'a frappé l'autre jour quel est le gouffre qu’il y a dans les cultures Européennes entre la version populaire et folklorique du corbeau en tant qu’annonciateur surnaturel de la fatalité et les mentions fréquentes de cet oiseau dans la hagiographie Chrétienne. Les corbeaux et les corneilles dans les contes de fées ne sont presque jamais des oiseaux « chic type ». Mais chaque fois qu'ils apparaissent dans la « mythologie » Chrétienne, c’est presque toujours pour apporter de la nourriture ou un message à un serviteur humain de Dieu tombé sur sa chance.

Le « dictionnaire de la Bible de Smith » du 19ème siècle donne une description pas tellement flatteuse :

« Il y a quelque chose d'étrange et de judicieux dans l'expression de la contenance du corbeau, une union de ruse et de malignité qui peut avoir contribué à donner aux nations qui le révèrent largement une réputation de connaissance surnaturelle ... Ils apprécient tellement l'odeur de la mort que lorsqu’ils passent au-dessus des moutons, s’il y a une odeur contaminée qui est perceptible, ils crient et croassent avec véhémence. Il se peut que, en passant sur une habitation humaine, si une odeur maladive ou cadavérique s’y élève, ils doivent la faire connaître par leurs pleurs, et il en est résulté l'idée que le croassement d'un corbeau est la prémonition de la mort ».

Mais même avec leur réputation culturelle macabre, les corbeaux sont presque toujours représentés positivement dans la Bible elle-même. Dans la Genèse, un corbeau était l'un des deux animaux nommés spécifiquement pour entrer dans l'Arche, et ce fut un corbeau qui a d'abord été envoyé par Noé pour chercher des terres sèches.

Dans 1 Rois, le prophète Élie est soigné par des corbeaux qui sont envoyés par Dieu pendant une sécheresse qui a été un châtiment aux idolâtres méchants sous le règne du roi Achab :

« Puis le Seigneur adressa la parole à Élie : « Pars d'ici, lui dit-il, va vers l'orient et cache-toi près du torrent de Kerith, à l'est du Jourdain. Là, tu trouveras à boire au torrent, et je donnerai l'ordre aux corbeaux de t'apporter de la nourriture ». Élie fit ce que le Seigneur lui avait dit ; il alla s'installer près du torrent de Kerith. Les corbeaux lui apportaient du pain et de la viande matin et soir, et il buvait l'eau du torrent ».

Un commentateur note que ce passage est une leçon de ne pas compter sur nos propres pouvoirs, de ne pas stocker de la nourriture et de la richesse, mais de s'acquitter de la tâche envoyée par Dieu : « Si la Providence nous appelle à la solitude et à la retraite, il nous faut y aller : quand nous ne pouvons pas être utiles, nous devons être patients ; et quand nous ne pouvons pas travailler pour Dieu, nous devons rester tranquilles pour lui.

« Les corbeaux ont été affectés pour lui apporter de la viande, et ils l'ont fait. Laissez ceux qui ne pensent qu’à la main pour leur bouche apprendre à vivre de la Providence et faites-lui confiance pour le pain du jour, dans le jour. Dieu aurait pu envoyer des anges pour le servir ; mais il a choisi de montrer qu'il peut servir ses propres fins par les créatures les plus simples aussi efficacement que par les plus puissants ».


Un bon et sublime Protestant du 18ème siècle a écrit : « Vous pouvez être sûr que Dieu n'a pas oublié son serviteur ; mais vous ne le croiriez pas si ce n'était pas dans la Bible qu'il enverrait les corbeaux pour lui transporter de la nourriture ».

L'image du corbeau apportant de la nourriture et de l'aide aux hommes saints et aux femmes de Dieu continue à travers l'ère Chrétienne. Quand le plus grand de tous les pères du désert, Saint Antoine, a été envoyé par Dieu pour rencontrer Saint Paul, l'Ermite de Thèbes, le corbeau qui a amené à Paul son demi pain quotidien, ce jour-là, a apporté un pain entier pour accueillir l’illustre invité.

Encore une fois dans les premiers moments de la vie monastique de Saint Benoît, quand il s'est retiré du monde vers une grotte, il a été nourri par un moine local, mais il a toujours partagé avec une corneille amicale. Plus tard, dans l'histoire qui nous vient des Dialogues de Saint Grégoire le Grand, nous apprenons que Benoît était la victime ciblée d'un prêtre envieux, Florentius. « Possédé d’une malice diabolique » Florentius « commença à envier les vertus du saint homme, à médire sur sa manière de vivre et à se retirer autant qu'il put d'aller le visiter .

Un jour, Florentius décida de se débarrasser de cette présence vexante et d'empoisonner un pain et de l'envoyer au saint comme cadeau.

« L'homme de Dieu l'a reçu avec beaucoup de remerciements, mais pas ignorant de ce qui était caché à l'intérieur. À l'heure du dîner, une corneille habituée de venir à lui quotidiennement du bois avoisinant prit le pain de ses mains ; or ce jour-là suite au pain reçu, l'homme de Dieu lui a jeté le pain que le prêtre lui avait envoyé et lui donna cette charge : « Au nom de Jésus-Christ, notre Seigneur, prenez ce pain et laissez-le dans un endroit où personne ne le trouve ». Alors le corbeau, ouvrant sa bouche et soulevant ses ailes, a commencé à sautiller vers le haut et vers le bas sur le pain, et selon sa manière de crier, comme s'il avait dit qu'il était prêt à obéir, et pourtant il ne pouvait pas faire ce qu'il lui avait commandé ».

« L'homme de Dieu prenant son temps encore et encore lui disait : « Prends-le sans crainte, et jette-le là où aucun homme ne puisse le trouver ». Finalement, sans plus attendre, le corbeau l'a pris et s'est envolé, et après trois heures, après avoir expédié le pain, il est retourné et a reçu son allocation habituelle de l'homme de Dieu ».

À ce jour, Saint Benoît est couramment représenté par une corneille ou avec un corbeau situé à proximité.

Selon la Vie de Saint Meginrat au 9ème siècle, l'un des saints fils monastiques de Saint Benoît, l'Ermite St. Meinrad, a été assassiné par des éventuels voleurs :

« Maintenant il y avait des corbeaux qui venaient régulièrement au serviteur de Dieu quand il était en vie et prenaient ce qui leur était offert. Et comme s’ils voulaient venger le mort, les corbeaux ont suivi les voleurs pendant qu'ils fuyaient l'ermitage et ont rempli la forêt avec de forts croassements. En volant aussi près que possible des têtes des meurtriers, ils ont affiché le crime qui avait été commis ».

D'autres fois, les corbeaux doivent avoir leurs tendances naturelles vers des méfaits corrigés et coupés court par un bon abbé, comme tout moine fougueux indiscipliné. La Vie de Saint Cuthbert raconte l'histoire du grand Évêque de Northumbrie et de la correction de l'abbé de Cuthbert auprès des deux corbeaux vilains de Lindisfarne qui, malgré avoir été prévenus, perturbaient le toit de l'abri construit pour les serviteurs du monastère. Saint Cuthbert les bannit de l'île pour cette mauvaise conduite. Trois jours plus tard, après s’être repentis, les corbeaux ont retourné chercher le pardon. Après avoir été pardonnés par Cuthbert, les corbeaux ont apporté assez de graisse de porc pour graisser les bottes de tout le monastère pendant un an.

Bien sûr, les Catholiques ne sont pas des littéralistes bibliques crédules, mais nous avons plus de raison à notre époque de croire que c’est possible que ces oiseaux auraient pu être utilisés par Dieu si souvent. Nous apprenons que les corvidés et les corbeaux en particulier sont bien plus intelligents que nous ne l'avons jamais imaginé. En fait, ils sont considérés par les chercheurs parmi les plus intelligents de tous les animaux.

D'abord, saviez-vous qu'ils pouvaient parler ? Pas tout à fait au niveau d'un perroquet, mais ils sont plutôt bons pour des oiseaux.

Encore plus étonnant, saviez-vous que les corbeaux et les corneilles utilisaient des outils ? Et qu’ils peuvent comprendre comment exécuter des ensembles complexes de tâches pour obtenir un peu de nourriture ?

Et saviez-vous qu'ils reconnaissent des visages et se donnent l’un à l’autre des avertissements concernant des personnes particulières ?

Le documentaire, « A Murder of Crows » [ Une horde de corbeaux ], a fait la ronde sur Internet il y a quelques années et reste populaire sur YouTube.

Je suppose qu'il n'y a pas beaucoup de base théologique à gagner en spéculant sur le fait que ces histoires sont littéralement vraies ; ce n'est pas vraiment l'une des questions que les théologiens posent. Mais compte tenu de ce que nous connaissons de ces animaux, je ne vois aucune raison de ne pas les croire.

Et peut-être qu'il vaut la peine d'y penser dans le contexte de nos interactions avec la nature en général. J'ai récemment écrit que j'étais déçue — mais pas étonnée — lorsque l'Encyclique Laudato Si du Pape François s'est révélée être simplement une autre harangue politique de gauche, répétant les dogmes des idéologues anti-population. Quelle occasion tristement gaspillée.

J'ai eu le temps au cours des deux dernières années de penser à la relation entre les êtres humains et le monde naturel. Une des grandes joies de ma vie à Norcia était tout le temps que je pouvais passer à piétiner sur les campagnes en bottes de caoutchouc, avec un sac à dos rempli de jarres de confiture, des jumelles, une loupe, des guides d'identification et un flacon de thé vert, cataloguant et recueillir des échantillons de plantes locales et regardant les oiseaux. Il y a une grande partie de grandes et belles espèces grises et noires, la corneille mantelée ou les corbeaux à capuchon, à propos de Norcia, ainsi que des pies, des éperviers, des hiboux, des colombes et des hérons, des oiseaux chanteurs et même des magnifiques huppes flamboyantes. Je les ai vu tous les jours et je pensais toujours à Saint Benoît et à sa soeur Scolastica, vivant dans la même vallée, voyant chaque jour les mêmes montagnes et les mêmes choses sauvages, sensiblement inchangées depuis 1600 ans.

J'ai été élevé dans un environnement très proche de la nature — j’ai consacré la plus grande partie de mon enfance, instruit par ma mère, une biologiste, lançant des roches à la plage, apprenant à identifier les plantes, les insectes, les arbres et les champignons. Je maintiens qu'il y avait des choses sur lesquelles les hippies avaient raison, et leur condamnation de la vision post-protestante des Lumières, cette vue utilitaire de la nature faisait partie d'eux. J'ai espéré, et je le fais toujours, que l'Église nous donnera un jour des directives morales plus authentiques sur la façon de penser et de traiter le monde naturel.

Peut-être que, lorsque nous le ferons, nous pourrions prendre les exemples de ces saints et nous considérer comme des gardiens, des amis et des protecteurs du monde naturel. Peut-être que cela semble naïf, mais pourrait-on envisager une vie différente, plus intégrée ? Et peut-être alors développer une éthique de l'intendance prudente plutôt que de l'exploitation, tout en évitant l'idolâtrie et le matérialisme anti-humain du mouvement environnementaliste actuel ? Plus du Tolkien : du Tom Bombadil, du Ents and elves et du jardinage Gamgees ; plus d’Élie, de Saint Paul, de Saint Benoît et de Cuthbert, avec leurs corbeaux et leurs corneilles favorites — et moins d’Adam Smith ?