samedi 8 avril 2017

Amoris Laetitia,
la « grâce sanctifiante et la grâce actuelle »






Écrit par : Père Raymond J. Sousa
Le 7 avril 2017
SOURCE : National Catholic Register




SOMMAIRE : une perte des distinctions est la raison pour laquelle il y a tant de confusion à propos d’Amoris Laetitia, un an après sa publication.

Un an après la sortie d’Amoris Laetitia (La Joie de l'Amour) le 8 avril 2016, il n'y a pas eu de pénurie de commentaires au sujet de ses enseignements sur l'état moral et la discipline sacramentelle pour les couples vivant en union conjugale sans être validement mariés.

Bien que l'accent a été mis sur les couples qui sont validement mariés mais vivant avec quelqu'un d'autre après un divorce civil et un remariage, le cas des couples vivant en union libre est également pertinent. Un an après la sortie d’ Amoris Laetitia (La joie de l'Amour) le 8 avril 2016, il n'y a pas eu de pénurie de commentaires au sujet de ses enseignements sur l'état moral et la discipline sacramentelle pour les couples vivant en union conjugale sans être validement mariés.

Par ailleurs, j’ai passé en revue les différents rebondissements concernant Amoris Laetitia, mais il semble qu’avec le recul, une dimension critique du débat d’Amoris Laetitia est la confusion sur la nature de la grâce. Plus précisément, les différences entre la grâce sanctifiante, la grâce actuelle et la grâce sacramentelle.

La grâce est une participation à la vie même de Dieu (Catéchisme, 1997).

Cette vie est partagée avec nous de différentes façons.

Dans le baptême, l'âme reçoit la « grâce sanctifiante », ou, comme le Catéchisme est assez audacieux à l‘appeler, la « grâce déifiante » (1999). La Vie Trinitaire de Dieu habite maintenant dans l'âme.

Pour cette raison, une personne qui meurt dans l'état de grâce sanctifiante ne peut pas être séparée de Dieu parce que Dieu ne peut pas se séparer de sa propre vie, librement donnée et partagée. En général, les Catholiques ont parlé de cela comme étant dans un « état de grâce ».

« La grâce sanctifiante est un don habituel, une disposition stable et surnaturelle perfectionnant l’âme même pour la rendre capable de vivre avec Dieu, d’agir par son amour » affirme le Catéchisme (2000).

Pour recevoir la Sainte Communion, l'âme doit être en état de grâce.

Si quelqu'un reçoit en connaissance de cause et librement la Communion lorsqu'il n’est pas en état de grâce, il commet un autre péché grave.

Cette grâce sanctifiante peut être perdue ou rendu « morte » dans l'âme à cause du péché grave ou mortel. Le péché mortel exige que la personne agisse en toute connaissance et consentement. Une telle âme est dite ne pas être en état de grâce ou être en « état de péché mortel. »

En cas de décès dans un tel état, la personne n’aurait pas la vie de Dieu en elle et ainsi ne serait pas en mesure d'être en présence immédiate de Dieu dans le Ciel, car Dieu ne partage pas Sa Vie avec ceux qui ont librement choisi de Le rejeter .

La manière habituelle pour ceux qui ont commis un péché grave de retourner à un état de grâce est le sacrement de la réconciliation (confession), qui exige la confession des péchés, la contrition pour ceux-ci et un ferme propos de ne pas recommencer ou d’amender sa vie.

Est-ce que l'âme qui est en état de péché mortel, privée de la grâce sanctifiante, puis laissée à elle-même, est coupée de Dieu sans son aide ? Non, ce n’est le cas.

Dieu désire que le pécheur se réconcilie et Il vient à son secours. Il lui donne l'aide de sa grâce, mais voici la distinction qui est faite entre la grâce sanctifiante et la « grâce actuelle ». La première est habituelle ou durable, c’est un état de l'âme. La dernière est un acte discret de l'aide de Dieu.

« La grâce habituelle, cette disposition permanente de vivre et d'agir conformément à l'appel de Dieu, se distingue des grâces actuelles qui réfèrent aux interventions divines soit à l’origine de la conversion soit au cours de l’œuvre de la sanctification ( 2000).

Chaque jour, Dieu répand des grâces sur toutes les personnes, les incitant à approfondir leur vie de disciple. Nous demandons souvent précisément ces grâces dans telle ou telle autre circonstance particulière.

Pour ceux en état de grâce, les grâces actuelles confirment et approfondissent une relation avec Dieu. Pour les non-baptisés et ceux en état de péché mortel, les grâces actuelles ne manquent pas car Dieu les invite à rechercher la conversion et la réconciliation.

Souvent, ces grâces actuelles prennent la forme d’incitations à la conscience. Les grâces actuelles sont celles qui permettent à ceux qui ne sont pas dans un état de grâce de vivre avec droiture à divers égards. Ainsi, même l'âme en état de péché mortel n’a pas besoin d’être éloignée de Dieu ou coupée de ses soins.

Le Catéchisme parle aussi de « grâces sacramentelles » qui sont « des dons propres aux Sacrements » (2003).

Par exemple, la grâce sacramentelle de la Confession absout les péchés, retourne le pécheur grave à un état de grâce et l'aide à vivre les vertus. La grâce du Mariage unit les époux dans un lien indissoluble et leur fournit la source d'aide divine pour vivre leurs vœux de Mariage.

Alors, comment cela s'applique à Amoris Laetitia ? Ce document se donne beaucoup de mal pour dire qu’une personne, validement et même sacramentellement mariée, pourrait laisser son mariage, vivre dans une relation sexuelle avec un autre personne et ne pas être en état de péché mortel, même en sachant que l'enseignement biblique de Jésus est qu'une telle union est sans ambiguïté adultère. « Par conséquent, il n’est plus possible de dire que tous ceux qui se trouvent dans une certaine situation dite “irrégulière” vivent dans une situation de péché mortel, privés de la grâce sanctifiante » déclare Laetitia Amoris (301). « Les limites n’ont pas à voir uniquement avec une éventuelle méconnaissance de la norme. Un sujet, même connaissant bien la norme, peut avoir une grande difficulté à saisir les « valeurs comprises dans la norme » ou peut se trouver dans des conditions concrètes qui ne lui permettent pas d’agir différemment et de prendre d’autres décisions sans une nouvelle faute ».

Ce passage est difficile à concilier avec l'enseignement du Catéchisme ou avec l’Encyclique de Saint Jean-Paul II de 1993 sur la vie morale, Veritatis Splendor (La Splendeur de la Vérité). Est-ce qu’un péché grave (une union adultérine) peut en étant pleinement connu et librement choisi être sans la perte de la grâce sanctifiante ?

Ça ne semble pas.

Alors peut-être ce que le paragraphe 301 d’Amoris Laetitia s’adresse est une diminution de la liberté et de la culpabilité conséquente qui pourrait empêcher un choix totalement libre. C'est ainsi que certains lecteurs d’Amoris Laetitia le lisent en continuité avec l'enseignement précédent de l'Église.

Il y a une autre considération, cependant, qui pourrait être à l’oeuvre. Ce n’est pas difficile d'imaginer une situation dans laquelle une personne, pleine de bonne foi et un désir sincère de vivre selon l'Évangile, semble prise au piège dans une situation de laquelle il n'y a pas de chemin facile pour s’en sortir. Cette personne pourrait aller à la Messe régulièrement et aspirer à la Confession Sacramentelle et à la Sainte Communion.

Peut-on dire que cette personne est en quelque sorte coupée de Dieu et que la grâce n'est pas active dans sa vie ?

Une telle âme bénéficie de beaucoup de grâces actuelles, mais elle n’est pas dans l’état de la grâce sanctifiante. Si cette personne était mariée sacramentellement, elle bénéficie encore de la grâce de ce Sacrement pour l'aider à vivre en accord avec ses vœux de mariage valides.

Dieu ne lui retiendra pas les grâces actuelles dont elle a besoin pour faire des changements difficiles. L'Église — et en particulier son pasteur — peut obtenir pour elle plusieurs grâces actuelles par la prière et le sacrifice, ce qui est une forme authentique d'accompagnement.

Dans la discussion autour d’Amoris Laetitia, il y a une implication du fait d'envisager qu’un « couple irrégulier » comme n’étant pas dans un état de grâce et donc incapable de recevoir la Sainte Communion, c’est de les mettre en quelque sorte tout à fait en dehors des attentions de l'Église et du travail de la grâce.

Ce n'est pas le cas lorsque l'on prend en compte l'abondance des grâces actuelles. Pourtant, les grâces actuelle ne sont ni la grâce sanctifiante, ni la grâce sacramentelle.

Dans un important discours au Congrès pastoral de Rome en juin 2016, le Pape François a parlé du mariage et de la grâce dans une façon qui suggère une certaine confusion des catégories qui se préparait. Son allocution est devenue tristement célèbre lors de son affirmation initiale que la « grande majorité » des mariages ne sont pas valides. Cela a été rapidement corrigé dans le compte rendu officiel pour qu’on y lise qu’une « partie » des mariages ne sont pas valides.

Une autre partie de l'allocution — qui traitait de la situation des couples dans certaines parties de l'Argentine où on ne se marie simplement pas, même après des années de vie commune et après avoir eu des enfants, peut-être pour des raisons superstitieuses — n'a pas été corrigée.

« Dans la campagne au nord-est de l'Argentine, les couples ont un enfant et vivent ensemble. Ils ont un mariage civil lorsque l'enfant va à l'école et quand ils deviennent grands-parents, ils se marient religieusement » a dit le Saint-Père. « C'est une superstition parce que le mariage effraie le mari. C'est une superstition que nous devons surmonter. J’ai vu beaucoup de ces cohabitations vivre dans la fidélité et je suis sûr que ce sont de vrais mariages ; ils ont la grâce d'un vrai mariage à cause de leur fidélité ».

Il ne fait aucun doute que ces situations peuvent inclure la fidélité, le sacrifice et peut-être beaucoup de vertus. Ce serait le résultat des grâces actuelles. Pourtant, un tel couple ne pourrait pas avoir la grâce sacramentelle du Mariage sans avoir reçu le Sacrement du Mariage et c’est peu probable que ce couple soit en état de grâce sanctifiante. Il y a une perte de distinctions ici qui peut expliquer, un an après Laetitia Amoris, pourquoi la confusion pastorale perdure et des conseils contradictoires sont donnés.

Père Raymond J. de Souza