mercredi 27 juin 2018

Cardinal Müller

« Nous expérimentons la conversion au monde,
au lieu de Dieu »


Le Cardinal Gerhard Muller est vu ici au Vatican
dans cette photo d'archives de 2016. (Photo CNS / Paul Haring)


Sommaire

Dans une interview exclusive au Catholic World Report ( CWR ), l'ancien Préfet de la Congrégation de la Doctrine de la Foi discute des tensions relatives à la proposition de réception de la Sainte Communion par les Protestants, des conflits continuels sur l'enseignement de l'Église au sujet de l'ordination, de l'homosexualité et de l'idéologie.



Par : Équipe éditoriale
Le 27 juin 2018

SOURCE : Catholic World Report

Le Cardinal Gerhard Müller est l'ancien Préfet de la Congrégation de la Doctrine de la Foi et l'ancien Évêque de Ratisbonne en Allemagne. Remarquable professeur de théologie, il est Président de la Commission Biblique Pontificale et de la Commission Théologique Internationale. Il est également l'auteur de nombreux ouvrages, notamment « L'espoir de la famille », « Le Sacerdoce et le Diaconat », et le « Rapport du Cardinal Müller : Une interview exclusive sur l'état de l'Église ».

Le Cardinal Müller a récemment répondu à certaines questions du Catholic World Report sur la situation en Allemagne, sur la proposition de réception de la Sainte Communion par certains Protestants, sur les enseignements de l'Église sur les raisons pour lesquelles les femmes ne peuvent pas être ordonnées prêtres et sur l'homosexualité.

CWR : Depuis 2014, il y a eu au sein de l'Église un flot continu de conflits et de tensions impliquant de nombreux Évêques d'Allemagne. Quel est le contexte de ce phénomène ? Quelle est la source de ces différents conflits sur l'ecclésiologie, la Sainte Communion et les questions connexes ?

Cardinal Gerhard Müller : Un groupe d'Évêques Allemands, avec en tête leur Président ( c'est-à-dire la Conférence Épiscopale Allemande ), se considère comme un faiseur de tendances de l'Église Catholique dans sa marche vers la modernité. Ils considèrent la laïcisation et la déchristianisation de l'Europe comme un développement irréversible. Pour cette raison, la Nouvelle Évangélisation — les programmes de Jean Paul II et de Benoît XVI — est à leurs yeux une bataille contre le cours objectif de l'histoire, ressemblant à la bataille de Don Quichotte contre les moulins à vent. Ils cherchent pour l'Église une niche où elle peut survivre en paix. Par conséquent, toutes les Doctrines de la Foi qui s'opposent au « courant dominant », au consensus sociétal, doivent être réformées.

Une conséquence de ceci est la demande de la Sainte Communion même pour les personnes sans la Foi Catholique et aussi pour les Catholiques qui ne sont pas dans un état de grâce sanctifiante. Sont également à l'ordre du jour : la bénédiction pour les couples homosexuels, l'intercommunion avec les Protestants, la relativisation de l'indissolubilité du mariage sacramentel, l'introduction des viri probati [ prêtres mariés ordonnés ] et l'abolition du célibat sacerdotal, l'approbation des relations sexuelles avant et hors mariage. Ce sont leurs objectifs et, pour les atteindre, ils sont prêts à accepter même la division de la Conférence des Évêques.

Les fidèles qui prennent la Doctrine Catholique au sérieux sont considérés comme des conservateurs, ils sont expulsés de l'Église et ils sont exposés à une campagne de diffamation des médias libéraux et anti-Catholiques.

Pour de nombreux Évêques, la vérité de la Révélation et de la Profession de Foi Catholique n'est qu'une variable de plus dans la politique du pouvoir intra-ecclésial. Certains d'entre eux citent des accords individuels avec le Pape François et pensent que ses déclarations dans des entretiens avec des journalistes et des personnalités publiques loin d’être des Catholiques justifient même l'édulcoration de vérités définies et infaillibles de la Foi ( = dogmes ). Tout compte fait, nous avons affaire à un processus flagrant de Protestantisation.

L'œcuménisme, au contraire, a pour but la pleine unité de tous les Chrétiens, ce qui est déjà sacramentellement réalisé dans l'Église Catholique. La mondanité de l'Épiscopat et du clergé au XVIe siècle a été la cause de la division du Christianisme, qui est diamétralement opposé à la volonté du Christ, fondateur de l'Église Une, Sainte, Catholique et Apostolique. La maladie de cette époque est maintenant censée être la médecine avec laquelle la division doit être surmontée. L'ignorance de la Foi Catholique à cette époque était catastrophique, surtout parmi les Évêques et les Papes, qui se consacraient plus à la politique et au pouvoir qu'à témoigner de la Vérité du Christ.

Aujourd'hui, pour de nombreuses personnes, être accepté par les médias est plus important que la Vérité pour laquelle nous devons aussi souffrir. Pierre et Paul ont souffert le martyre pour le Christ à Rome, le centre du pouvoir à leur époque. Ils n'étaient pas célébrés par les dirigeants de ce monde comme des héros, mais plutôt moqués comme le Christ sur la Croix. Nous ne devons jamais oublier la dimension martyrologique du ministère pétrinien et du bureau épiscopal.

CWR : Pourquoi, spécifiquement, certains Évêques Allemands souhaitent-ils permettre que la Communion soit donnée à divers Protestants sur une base régulière ou commune ?

Cardinal Müller : Aucun Évêque n'a autorité pour administrer la Sainte Communion aux Chrétiens qui ne sont pas en pleine communion avec l'Église Catholique. Ce n'est que dans une situation de danger de mort que le Protestant peut demander l'absolution sacramentelle et la Sainte Communion comme viatique, s'il partage toute la Foi Catholique et entre ainsi en pleine communion avec l'Église Catholique, même s'il n'a pas encore déclaré sa conversion officiellement.

Malheureusement, même aujourd'hui, les Évêques ne connaissent plus la Foi Catholique en l'unité de la communion sacramentelle et ecclésiale et justifient leur infidélité à la Foi Catholique avec un prétendu souci pastoral ou avec des explications théologiques contraires aux principes de la Foi Catholique. Toute doctrine et praxis doivent être fondées sur la Sainte Écriture et la Tradition Apostolique, et ne doivent pas contredire les déclarations dogmatiques antérieures du Magistère de l'Église. C'est le cas avec la permission pour les Chrétiens non Catholiques de recevoir la Communion pendant la Sainte Messe — en dehors de la situation d'urgence décrite ci-dessus.

CWR : Comment évalueriez-vous, d'abord, la santé de la Foi Catholique en Allemagne et ensuite, en second lieu, en Europe en général ? Pensez-vous que l'Europe peut ou va retrouver le sens de son ancienne identité Chrétienne ?

Cardinal Müller : Il y a beaucoup de gens qui vivent leur Foi, qui aiment le Christ et son Église, et qui placent tout leur espoir en Dieu dans la vie et dans la mort. Mais parmi eux il y en a beaucoup qui se sentent abandonnés et trahis par leurs bergers. Être populaire dans l'opinion publique est de nos jours le critère d'un soi-disant bon Évêque ou prêtre. Nous faisons l'expérience de la conversion au monde au lieu de Dieu contrairement aux déclarations de l'Apôtre Paul : « Est-ce que par là je cherche à gagner l'approbation des hommes ? Non, c'est celle de Dieu que je désire. Est-ce que je cherche à plaire aux hommes ? Si je cherchais encore à leur plaire, je ne serais pas serviteur du Christ ». (Ga 1, 10)

Nous avons besoin de prêtres et d'Évêques remplis de zèle pour la maison de Dieu, qui se consacrent entièrement au salut des êtres humains lors du pèlerinage de la Foi vers notre foyer éternel. Il n'y a aucun avenir pour le « Christianisme Lite ou Léger ». Nous avons besoin de Chrétiens avec un esprit missionnaire.

CWR : La Congrégation pour la Doctrine de la Foi a récemment réitéré l'enseignement pérenne de l'Église selon lequel les femmes ne peuvent pas être ordonnées prêtres. Pourquoi pensez-vous que cet enseignement, qui a été réitéré plusieurs fois ces dernières années, continue d'être contesté par beaucoup dans l'Église ?

Cardinal Müller : Malheureusement, la Congrégation pour la Doctrine de la Foi n'est malheureusement pas particulièrement estimée et sa signification pour la primauté de pétrinienne n'est pas reconnue. Le Secrétariat d'État et le service diplomatique du Saint-Siège sont très importants pour la relation de l'Église avec les différents États, mais la Congrégation pour la Doctrine de la Foi est plus importante pour la relation de l'Église avec sa Tête de laquelle la Grâce procède.

La Foi est nécessaire pour le salut. La diplomatie papale peut accomplir beaucoup de bien dans le monde. Mais la proclamation de la Foi et de la Doctrine ne doit pas être subordonnée aux exigences et aux conditions des jeux de pouvoir terrestres. La Foi surnaturelle ne dépend pas du pouvoir terrestre. Dans la Foi, il est clair que le Sacrement de l'Ordre dans les trois degrés Évêque, Prêtre et Diacre ne peut être reçu valablement que par un homme baptisé parce que lui seul peut symboliser et représenter sacramentellement le Christ comme Époux de l'Église. Si le ministère sacerdotal est compris comme une position de pouvoir, alors cette doctrine de réserver les Saints Ordres aux Catholiques du sexe masculin est une forme de discrimination contre les femmes.

Mais cette perspective du pouvoir et du prestige social est fausse. Ce n'est que si nous voyons toutes les Doctrines de la Foi et des Sacrements avec des yeux théologiques, et non en termes de pouvoir, que la Doctrine de la Foi concernant les prérequis naturels pour les Sacrements de l'Ordre et du Mariage nous sera aussi évidente. Seul un homme peut symboliser le Christ, l'Époux de l'Église. Un seul homme et une seule femme peuvent symboliquement représenter la relation du Christ à l'Église.

CWR : Vous avez récemment préfacé l'édition Italienne du livre de Daniel Mattson intitulé « Pourquoi je ne m'appelle pas homosexuel ». Qu'est-ce qui vous a impressionné à propos du livre et de son approche ? En quoi diffère-t-elle de certaines approches ou positions « pro-gay » adoptées par certains Catholiques ? Que peut-on faire pour expliquer, en termes positifs, l'enseignement de l'Église sur la sexualité, le mariage et les questions connexes ?

Cardinal Müller : Le livre de Daniel Mattson est écrit d'un point de vue personnel. Il est fondé sur une profonde réflexion intellectuelle sur la sexualité et le mariage, ce qui le différencie de toute idéologie. Par conséquent, il aide les personnes attirées par le même sexe à reconnaître leur dignité et à suivre une voie bénéfique dans le développement de leur personnalité, et à ne pas se laisser utiliser comme des pions dans la demande de pouvoir des idéologues. Un être humain est une unité intérieure de principes organisationnels spirituels et matériels et, par conséquent, une personne et le sujet agissant librement d’une nature qui est spirituelle, corporelle et sociale.

L'homme est créé pour la femme et la femme pour l'homme. Le but de la communion conjugale n'est pas le pouvoir de l'un sur l'autre, mais plutôt l'unité dans l'amour qui se donne, dans lequel ils grandissent et atteignent ensemble le but en Dieu. L'idéologie sexuelle qui réduit un être humain au plaisir sexuel est en fait hostile à la sexualité, car elle nie que le but du sexe et de l'éros soit l'agapè. Un être humain ne peut pas se laisser dégrader à un statut d'animal plus développé. Il est appelé à aimer. Seulement si j'aime l'autre pour lui-même, j’en viens à m’épanouir ; alors seulement je suis libéré de la prison de mon égoïsme primitif. On ne peut pas se réaliser au détriment des autres.

La logique de l'Évangile est révolutionnaire dans un monde de consommation et de narcissisme. Car seul le grain de blé qui tombe en terre et meurt ne reste pas seul mais produit beaucoup de fruit. « Celui qui aime sa vie la perdra, mais celui qui refuse de s'y attacher dans ce monde la gardera pour la vie éternelle » (Jn 12, 25).

[Traduit par Michael J. Miller.]