lundi 16 avril 2018

Après les excuses extraordinaires du Pape
dans le cas des abus au Chili

qu'est-ce qui vient après ?


Drapeau du Chili flottant dans la Cour de Saint Damas au Vatican

COMMENTAIRE

L'admission par le Saint-Père de graves erreurs de jugement aura des conséquences majeures pour les dirigeants de l'Église Chilienne.



Par : Père Raymond J. de Souza
Le 13 avril 2018

SOURCE : National Catholic Register



Il n'y a jamais eu rien comme la lettre, datée du Dimanche de la Divine Miséricorde, que le Pape François a écrite aux Évêques du Chili. Dans une prose passionnée, pénitentielle et pieuse, le Saint-Père s'est complètement retourné sur la question même qui a tant perturbé sa visite apostolique au Chili plus tôt cette année.

Il a présenté des excuses sincères, franches et humbles pour avoir mal traité le cas de Mgr Juan Barros. Il avait nommé Barros en 2015 pour être Évêque d'Osorno, au Chili, malgré les accusations selon lesquelles Mgr Barros savait que son mentor, le Père Fernando Karadima, avait abusé sexuellement de mineurs et n'avait rien fait pour l'empêcher ou le signaler.

Pendant trois ans, le Saint-Père a refusé de reconsidérer la nomination malgré que les dirigeants de la Conférence des Évêques Chiliens l'aient supplié, malgré l'insistance des victimes du Père Karadima, malgré un consensus largement répandu au Chili selon lequel Mgr Barros était inadéquat et malgré l'Évêque lui-même s’offrant de démissionner, pas une fois mais deux fois.

Les dénonciations du Saint-Père à propos de l'affaire Bishop Barros — les accusant d'être stupides, d'être politiquement manipulées et d'être coupables du grave péché de calomnie — étaient féroces dans leur intensité.

Maintenant, après avoir reçu le rapport de l'enquêteur le plus élevé sur les crimes sexuels dans l'Église, l'Archevêque Charles Scicluna de Malte, la contrition est tout aussi intense. Le Saint-Père se réunira en personne avec certaines des victimes plus tard ce mois-ci à Rome pour demander pardon en personne.

Le seul précédent récent pour une apologie personnelle du Pape a été la lettre que le Pape Benoît XVI a écrite en mars 2009, après avoir levé l'excommunication des Évêques qui avaient été illégalement consacrés dans la Fraternité Saint Pie X. L'un d'eux, à l'insu du Saint-Père, était un négationniste de l'Holocauste, et l'affaire est devenue une conflagration mondiale qui menaçait les relations Judéo-Catholiques. Benoît a ensuite écrit une lettre aux Évêques du monde pour leur expliquer ce qui s'était passé et exprimer ses regrets pour ses erreurs.

La lettre du Pape François, cependant, est plus profonde, parce que l'offense était plus grande : pas une erreur en une occasion, mais un jugement erroné soutenu et défendu pendant plusieurs années.

« J'ai commis de graves erreurs dans le jugement et la perception de la situation, notamment en raison d'un manque d'informations véridiques et équilibrées » a écrit François.

Il a demandé à l'ensemble de l'Épiscopat Chilien — 32 Évêques — de venir à Rome au mois de mai pour discuter de l’ensemble des étapes « à court, moyen et long terme » qui doivent suivre. Cela aussi est extrêmement rare. En 1980, Saint Jean-Paul II a réuni les Évêques Hollandais pour un Synode spécial, mais il n'y en avait que sept d’entre eux. Et en 1998, alors que tous les Évêques Australiens étaient déjà à Rome pour le Synode d'Océanie, ils ont été convoqués ensemble pour discuter de l'état de faiblesse de l'Église Down Under [ Église Chrétienne centrée sur l’Esprit située à Knoxfield ( banlieue sud-est de Melbourne ), Victoria, Australie ]. Et les Cardinaux Américains ont été appelés en 2002.

Que peut-on donc attendre de la lettre papale la plus extraordinaire, qui a d'abord été bien accueillie au Chili?

  • L'humilité et la contrition du Saint-Père ont déjà réparé une partie des dégâts causés lors de sa visite. Ça fournit, pour ainsi dire, une autre audience de la société Chilienne auprès de l'Église. Par conséquent, les deux prochains mois sont critiques pour ce que le Pape François et les Évêques Chiliens diront et feront.

  • La rencontre papale avec les principales victimes de Karadima sera un moment historique. Personne n'a jamais été invité au Vatican pour recevoir des excuses personnelles et une demande de pardon par un Pape pour ses actions personnelles. Par conséquent, personne ne sait vraiment comment une telle réunion devrait être organisée. Selon la façon dont cela sera fait, cela pourrait bien donner au Pape François une image aussi célèbre que la rencontre de Jean-Paul II avec l'assassin qui a tenté de le tuer. Cette fois, cependant, ce ne sera pas le Pape qui fournira un modèle de pardon, mais plutôt l'implorant pour lui-même.

  • Quant à Mgr Barros, il reste à savoir pourquoi sa démission offerte à deux reprises n'a pas été acceptée immédiatement en même temps que la publication de la lettre du Pape François. Il est évident maintenant qu'il partira, mais qu'il ne l’ait pas déjà suggéré signifie que le Pape François a quelque chose de plus grande envergure en tête.

  • Aux côtés de Mgr Barros, il y a deux autres Évêques Chiliens dans la sphère du Père Karadima. À la fin de 2014, le Nonce Apostolique au Chili a discuté de la démission de tous les trois. Partiront-ils tous en même temps que Mgr Barros?

  • Le Primat Archevêque au Chili, le Cardinal Ricardo Ezzati de Santiago, a déjà dépassé l'âge de la retraite. Existe-t-il un nouvel Archevêque capable de reconstruire la confiance et de mener l'Église à travers une période de purification ? Cela sera-t-il également à l'ordre du jour de la réunion de mai à Rome ?

  • Le Pape François a blâmé ses mauvais jugements sur un « manque d'informations véridiques et équilibrées ». Il est déjà connu qu'il avait beaucoup d'informations sur les raisons pour lesquelles Mgr Barros ne devait pas être nommé à Osorno, en partie par les plus hauts Évêques du Chili. Pourquoi le Saint-Père n'a-t-il pas eu confiance en cette information ? Qui l'a informé que ce n'était pas une information fiable ou lui a fourni d'autres informations fausses ? En mai, les Évêques Chiliens seront-ils effectivement accusés d'en être responsables ? Vont-ils accepter ce rôle ?

  • Un des devoirs principaux d'un Nonce Apostolique est de garder le Saint-Siège bien informé. La lettre du Pape au Chili est un aveu public que le Nonce à Santiago, l'Archevêque Ivo Scapolo, n'a pas réussi à faire cela. Un tel vote public de non confiance du Pape lui-même empêche l'Archevêque de continuer au Chili. Il serait difficile de voir comment il pourrait être envoyé ailleurs sans que ce pays ne se demande pourquoi on lui avait envoyé une personne si abîmée dès le début.

  • Bien plus près de chez lui, le Saint-Père devra prendre en considération la position du Cardinal Françoisco Javier Errázuriz qui siège sur le « Conseil des Cardinaux», le groupe de ses plus proches conseillers. Le Cardinal Errázuriz a été choisi pour le Conseil en 2013 alors qu'il était déjà à la retraite et avait presque 80 ans. Maintenant âgé de 84 ans, il passe plusieurs jours avec le Pape François à chaque quelques mois lors de la réunion du Conseil. Il est impossible qu'il n'ait pas conseillé le Pape François sur Barros. Plus encore, il était l'Archevêque lors de la révélation du scandale du Père Karadima et a déjà reconnu avoir renvoyé les victimes. Tout cela était connu en 2013 quand le Pape François l'a choisi pour le Conseil. Maintenant, il sera très difficile d'expliquer sa présence continue. Plus encore, cela soulève la question de savoir à quel point le Conseil est au service du Pape si le Cardinal Errázuriz lui fait défaut dans une affaire aussi grave.

  • Enfin, l'affaire de l’Évêque Barros soulève des questions sur qui le Saint-Père écoute. Il est célèbre pour appeler lui-même des gens ordinaires ou pour contacter son agent de presse afin d'annuler son abonnement. Comment, alors, est-il possible qu’en trois ans il n'ait pas pu obtenir l'information dont il avait besoin jusqu'à ce que la critique après le voyage du Chili lui ait forcé la main ?