samedi 12 mai 2018

Hilary visite Venise
Relation avec le toc du Gala Met de New York




Écrit par Hilary White
ex-correspondante à Rome
Le 11 mai 2018
SOURCE : One Peter Five



Note du traducteur

Le présent article est un extrait d'un article plus élaboré de Madame Hilary White. Les sections manquantes traitent en détail 1) de sa passion pour le jardinage 2) d'un théoricien politique Anglais du 18ème siècle, John Rushkin.

Tout comme Madame White, Rushkin fut très, très, impressionné par la ville de Venise. Il y a séjourné souvent en faisant des croquis et des peintures de très bon goût.

À comparer la beauté de Venise avec la vétusté et la laideur de certaines villes de son pays natal, Rushkin a réfléchi longuement aux causes d'une telle disparité. Il a conséquemment élaboré une théorie dont la devise pourrait être : « Seulement le Réel compte : « Rien ne peut être beau qui n'est pas vrai » ».

De là, Rushkin s'évertua à démontrer que tant que les systèmes politiques, économiques et sociaux ne seront pas vrais, la beauté n'existera pas ni dans nos villes ni ailleurs.


Cette semaine, je suis allée à Venise pendant quelques jours pour visiter des amis. Nous sommes allés voir le trésor de la Cathédrale Saint-Marc et avons pu voir les choses extraordinaires qui s'y trouvaient. Ces incroyables calices de verre et d'onyx, ces agates et ces pierres taillées des 10ème et 11ème siècles, reliées par des orfèvreries granuleuses et filigranes, recouvertes d'images de saints en or et en pierres semi-précieuses, ornées de perles et de gemmes polies sous forme de cabochons ... chacun d’entre eux avec cet effet légèrement bancal des choses qui ne sont pas faites à la machine. Ceux-ci, en dépit de leur but divin, étaient en même temps des objets profondément humains, faits comme quelque chose de grand, la plus grande chose que ces mains humaines étaient capables de faire, comme une offrande à Dieu de notre meilleur art. C'était à mes yeux l'essence de l'art — les résultats matériels de l'action humaine — et l'une des expressions les plus élevées que j'aie jamais vues de mes propres yeux.

Je repensai à tout cela en prenant le bateau, le vaporetto, depuis mon logement au sommet de l'île pour rencontrer mes amis dans leur appartement près de la gare au centre-ville. Nous naviguions sereinement devant tous ces bâtiments Vénitiens, ornés de pierres taillées, de statues de saints Baroques, de têtes de lion, de marmousets ... et il n’y avait absolument pas deux d'entre eux qui se ressemblaient exactement. Encore une fois, c'était l'œuvre d'êtres humains, d'esprits humains et de mains, dévoués à la plus grande gloire de Venise.

Quel contraste ces choses très « vraies » ainsi créées à comparer avec les affreux produits clinquants fabriqués en masse, avec ces déchets en plastique des magasins de bibelots autour du marché du Rialto ; les faux éventails de dentelle Vénitienne et les parasols fabriqués par des machines dans les usines Chinoises, comparés aux peintures des nobles Vénitiens du 16ème siècle dans leurs cols et manchettes en dentelle.

Je suis allé à une occasion à l'un des magasins de dentelle et de lin que vous pouvez toujours trouver près de San Zaccharia. Je voulais acheter un mouchoir ou une autre petite chose, une serviette de table peut-être. Le gars m'a montré ce qu'il avait et c’était clair que tout était fabriqué à la machine. J'ai demandé où se trouvaient les vrais objets et il a sorti une grande boîte plate sous le comptoir, l'a ouverte et là, emballés dans du papier de rangement de qualité musée sans acide, trois mouchoirs de dentelles extraordinaires et délicats, des choses minuscules qui n’avait aucun objectif évidemment d’entrer en contact avec une narine humaine. Le prix ? Environ 10 fois le coût de l'un des jeux de serviettes de table fabriquées en série. J'ai demandé ce qui était arrivé à la célèbre industrie de la dentelle Vénitienne. Il a dit : « Toutes les vraies dentelles Vénitiennes ont été faites par des religieuses et il n'y a plus de nonnes ». Il a dit qu'il y avait encore environ trois bonnes petites vieilles religieuses qui les faisaient encore, mais qu'elles mourraient bientôt et que ce serait la fin même de la tradition.

Alors que nous devenons de plus en plus divorcés de la réalité, de plus en plus harcelés par le faire semblant kitsch de la fabrication en série produite à la machine et en plastique, nous recherchons de plus en plus désespérément la « Vraie Chose ». Notre civilisation commerciale entière est devenue un jeu titanique de leurre grossier. Nous voyons des célébrités porter des sacs à main Prada et aller acheter des sacs à main en plastique d’imitation destinés à copier la « Vraie Chose ». Nous achetons des vêtements bon marché fabriqués en série destinés à imiter la « Vraie Chose » de l'industrie de la couture. C'est une extension gigantesque et globale du principe des Boutiques de Bijouterie de Venise ; laissez les touristes voir « la vraie chose réelle » — l'albâtre sculpté du 10ème siècle et le calice d'or dans le trésor — puis vendez-leur le méchant petit porte-clés avec la gondole attachée ou le faux éventail de dentelle pour quelques dollars. Il y a environ 25 millions de visiteurs à Venise chaque année ( dans une ville d'environ 50 000 habitants ). Vendez-leur à chacun d'entre eux un faux éventail de dentelle Chinoise pour cinq euros et vous vous en sortirez très bien. Faites qu’ils reviennent.

Pendant ce temps, le touriste revient à la maison, après avoir été ébloui par l'extraordinaire réalité multicouche de Venise, baisse les yeux et se rend compte qu'il n'a rien à montrer pour tout cela sauf un bibelot en plastique. Il a été impressionné par quelque chose dont il sent alors qu'il a désespérément besoin parce que c'est tout ce qui nous reste à la fin des âges ténébreux de notre civilisation ; il a couru après l'apparition de la chose, ce fantasme, ayant échoué à comprendre ce qu’il voulait vraiment, ce pourquoi il est allé chercher à Venise en premier lieu. Il a essayé de faire quelque chose d'analogue à manger un animal totémique ; il a essayé de consommer un morceau de Venise pour se rendre plus réel, mais ça ne marche pas. Vous ne pouvez pas consommer la Réalité de Venise de cette façon.

C'est comme l'envie de prendre des photos. La première fois que je suis allée à Venise par moi-même, j'ai dû prendre plus de 1000 photos. Comme tout le monde, j'ai été submergée par la Réalité de Venise. J'étais dans une sorte de panique à vouloir prendre une partie de cette essence de la Réalité à la maison avec moi. Mais quand je suis rentrée, je ne savais pas quoi faire avec un millier de photos.

Tout ceci, je suppose, peut constituer une analogie utile pour l'Église aussi. Nous avons vu le principe des Boutiques de Bijouterie de Venise à l'œuvre au spectacle vulgaire de ce Met Gala qui s'est passé pendant que je regardais des pierres sculptées médiévales à Venise. L'un des aspects les plus embarrassants et les plus désastreux de tout cela était la présence souriante de ces Prélats Catholiques, des hommes qui semblent être aussi dupes des mensonges du monde moderne que les célébrités habillées comme la Vierge Marie. Ceux-ci sont censés être les hommes qui portent le Réel Ultime avec eux pour l’offrir au monde, mais ils l’ont oublié d'une manière ou d'une autre.

Cette absurdité pourrait peut-être être interprétée comme une autre tentative d'avaler l'animal totémique, la Réalité du Catholicisme, pour absorber son antiquité, son sens, son poids et sa solidité, en s'appropriant ses apparences. Ces personnes, y compris le Cardinal, avaient un air étrangement désespéré à leur sujet, des gens qui étaient dans tous leurs états pour trouver quelque chose de réel auquel ils pouvaient s'attacher et qui finissent par se retrouver avec le porte-clés en plastique avec la gondole attachée.