mardi 1 mai 2018

De Marco Tosatti

Réflexions sur le rôle de l'Église
dans l'affaire Alfie Evans



par : Marco Tosatti, Stilum Curiae
Vaticaniste

SOURCE : One Peter Five
Le 1er mai 2018

Note de la rédaction : le week-end dernier, nous avons appris que le petit Alfie Evans avait perdu son combat pour la vie alors qu'il est décédé aux petites heures du samedi 28 avril. Il y a beaucoup de matière à considérer pour évaluer comment cette affaire a progressé et en quoi ce précédent peut être une piste à établir pour le futur. Aujourd'hui, nous présentons les pensées du journaliste vétéran du Vatican, Marco Tosatti, qui a regardé cette histoire de près à partir de l'Italie et a accordé une attention particulière aux interventions faites par divers clercs Catholiques, y compris le Pape.



J'ai essayé de suivre de près les développements de ces dernières semaines concernant l'histoire dramatique d'Alfie Evans et particulièrement du point de vue de l'Église. Comme mes lecteurs le savent, je critique souvent le Souverain Pontife. J'espère qu'ils me croiront maintenant quand je dis que je pense que le Pape n'a pas mal agi dans l'affaire Alfie Evans ; il a fait ce qu'il pouvait. Son accueil du père, Tom Evans, sa promesse de soutien, ses pressions auprès du Secrétariat d'État et de l'Hôpital Bambino Gesù pour obtenir une certaine action du gouvernement Italien et de l'hôpital, son effort pour libérer l'enfant de l'hôpital de prison où il mort, toutes les actions doivent être reconnues, d'autant plus que nous considérons que les Évêques locaux en Angleterre et l'Académie Pontificale pour la Vie ont tous semblé très tièdes et incertains dans cette affaire.

Dans une interview accordée à un journal Italien le 9 mars 2018, le Président de l'Académie Pontificale pour la Vie, Mgr Paglia, a parlé d'obstination thérapeutique :

« Avant tout, le drame des parents doit être tenu en haute estime et je souhaite exprimer toute ma proximité, même dans la prière, pour eux et pour Alfie. Pour cela, nous devons prêter une attention particulière aux termes que nous utilisons. Ils doivent être corrects et respectueux : parler de « suppression » n'est ni juste ni respectueux. En fait, si les consultations médicales répétées ont vraiment montré qu'il n'y a pas de traitement valable dans une situation où le petit patient est localisé, la décision n'était pas destinée à raccourcir sa vie, mais à suspendre une situation de traitement trop zélé ».

Paglia a changé sa position suite aux paroles du Pape du 15 avril dans la défense d'Alfie dans sa réflexion lors de l’Angélus :

« Le cas du petit Alfie Evans de Liverpool, de ses jeunes parents Tom et Kate et de tous ceux qui, dans ces longs et douloureux mois de maladie, ont travaillé de différentes manières pour le bien de cet enfant, a été montré de nos jours dans toute sa terrible tragédie ».

« Je prie pour lui et pour les personnes impliquées, et j'invite tout le monde à s'unir avec cette intention devant le Seigneur de la vie. J'espère vivement que le dialogue et la coopération pourront être rouverts entre les parents, naturellement contrariés par la douleur et les autorités de l'hôpital où Alfie a été traité jusqu'à présent afin qu'ensemble ils puissent chercher le bien intégral d'Alfie et que les soins de sa vie ne soient pas réduits à un différend juridique. Alfie ne peut pas être abandonné, Alfie doit être aimé et ses parents aussi dans toute la mesure du possible ».

Une déclaration subséquente du 22 avril semblait également ambiguë :

« L'histoire dramatique d'Alfie Evans continue de susciter une profonde résonance émotionnelle. Considérant les développements auxquels nous assistons, nous ne pouvons pas échapper à un fort malaise, principalement dû au sentiment que nous sommes dans une impasse où nous risquons tous d'être vaincus. Compte tenu des solutions encore problématiques qui nous attendent dans l'évolution des circonstances, nous considérons qu'il est important que nous travaillions ensemble de manière aussi collaborative que possible. C'est seulement dans la recherche d'un accord entre tous — une alliance d'amour entre les parents, les membres de la famille et les fournisseurs de soins de santé — que nous pourrons trouver la meilleure solution pour aider bébé Alfie dans ce moment dramatique de sa vie ».

Il est intéressant de noter que d'autres Évêques et spécialistes Catholiques critiquaient le comportement de l'hôpital et étaient décidément du côté de la famille.

Le Pape a parlé à plusieurs reprises. Un premier tweet du Pape, le 4 avril, semblait être en accord avec Mgr Paglia :

« J'espère sincèrement que tout ce qui sera nécessaire pour continuer à accompagner le petit Alfie Evans avec compassion et que la profonde souffrance de ses parents puisse être entendue. Je prie pour Alfie, pour sa famille et pour tous ceux qui sont impliqués ».

Mais le 15 avril, lors de l'Angélus, il a dit :

« Je confie à vos prières des personnes comme Vincent Lambert, en France, le petit Alfie Evans en Angleterre et d'autres dans différents pays, qui vivent, parfois longtemps, dans un état de grave infirmité, assistés médicalement pour leurs besoins de base. Ce sont des situations délicates, très douloureuses et complexes. Nous prions pour que chaque patient soit toujours respecté dans sa dignité et traité d'une manière appropriée à sa condition et avec l'accord des membres de la famille, des médecins et des autres professionnels de la santé, avec un grand respect pour la vie ».

Ensuite, il y a eu le voyage de Tom Evans à Rome, la promesse d'aide, la Bénédiction du Pape et le Secrétaire d'État et l'Hôpital Bambino Gesù ont commencé à travailler ensemble. Le Pape, le 23 avril, le jour où l’Hôpital Alder Hey a suspendu le soutien vital d'Alfie à 22h17, a écrit dans un nouveau tweet :

« Ému par les prières et la grande solidarité en faveur du petit Alfie Evans, je renouvelle mon appel à ce que la souffrance de ses parents soit entendue et qu'on leur accorde le désir d'essayer un nouveau traitement ».

C'était une demande claire de permettre à Alfie de venir en Italie.

Enfin, le dernier tweet était après la mort de l'enfant :

« Je suis profondément ému par la mort du petit Alfie. Aujourd'hui, je prie spécialement pour ses parents alors que Dieu le Père le reçoit dans sa tendre étreinte ».

Le diocèse de Liverpool et la Conférence Épiscopale d'Angleterre et du Pays de Galles se sont comportés de la manière la plus déconcertante dans toute cette affaire. Je pense qu'il serait intéressant de savoir quels liens peuvent exister entre l'Archevêque de Liverpool, Malcolm McMahon, et l'Hôpital Alder Hey. Dans toutes les déclarations officielles, y compris celle après la mort, la principale préoccupation de McMahon semble être de défendre l'hôpital. J'espère qu'un collègue Anglais pourra creuser cette piste.

Une première déclaration des Évêques d'Angleterre et du Pays de Galles, inspirée par McMahon, a déclaré :

« Nos pensées vont aux parents d'Alfie Evans et nos prières sont pour lui et pour ceux qui essaient de faire tout ce qu'ils peuvent pour prendre soin de leur fils. Nous affirmons notre conviction que tous ceux qui ont pris des décisions poignantes concernant les soins d'Alfie Evans ont agi avec intégrité et pour le bien d'Alfie comme ils peuvent le constater. Le professionnalisme et le soin des enfants gravement malades démontrés à l'Hôpital Alder Hey devraient être reconnus et affirmés. Nous savons que les critiques publiques récemment publiées à propos de leur travail ne sont pas fondées. L'attention de notre personnel et de l'Aumônerie a été fournie à la famille de manière cohérente. L'Évêque Tom Williams, Évêque auxiliaire de Liverpool, qui a travaillé comme aumônier à l'hôpital pendant de nombreuses années, a participé à l'équipe d'aumônerie d'Alder Hey offrant un soutien aux médecins et au personnel. Il n'a pas rencontré les parents, qui, bien sûr, ne sont pas Catholiques ».

Tom et Alfie ont été baptisés Catholiques. La famille a dit qu'ils n'ont jamais vu les aumôniers. Non seulement cela : d'après une nouvelle de La Nuova Bussola Quotidiana, il est difficile de trouver un prêtre local qui se serait occupé d'Alfie. À tel point qu'il était nécessaire de trouver un prêtre Italien qui vivait à Londres pour venir à Liverpool. Ainsi, dans les derniers jours de la vie d'Alfie, il fut rejeté par les Évêques, laissant la famille sans soutien spirituel.

Par conséquent, cette déclaration de Mgr Williams contient deux choses inexactes : que les Evans ne sont pas Catholiques et que les aumôniers les ont aidés. L'Archevêque McMahon a répété la deuxième chose —qui n'était pas vraie — au Pape, lorsqu'il a fait une visite éclair à Rome, entre le mardi et le mercredi [ 24 et 25 avril ], pour rencontrer le Pape brièvement après l'audience générale. Le site The Tablet écrit donc :

« L'Archevêque de Liverpool a dit au Pape François que les Catholiques de Liverpool sont « navrés » par l'affaire Alfie Evans, tout en disant à The Tablet que l'équipe médicale et d'aumônerie de l'Hôpital Alder Hey fait tout ce qui est « possible » pour aider le bambin gravement malade. « J'ai vu le Saint-Père après l'audience générale du mercredi et nous avons parlé d'Alfie. J'ai été frappé par son attitude compatissante envers Alfie et ses parents, et il m'a promis qu'il continuait à prier pour eux » a déclaré l'Archevêque.

Enfin, le 28 avril, à la suite du décès d'Alfie Evans, l'Archevêque Malcolm McMahon ( Ordre des Prêcheurs ), Archevêque de Liverpool, a fait la déclaration suivante au nom de la Conférence des Évêques Catholiques d'Angleterre et du Pays de Galles :

« Je voudrais exprimer ma plus profonde sympathie à Tom et Kate en ce moment de perte alors que nous tenons le petit Alfie dans nos prières. Tous ceux qui ont été touchés par l'histoire de la lutte héroïque de ce petit garçon pour la vie ressentiront profondément cette perte. Mais, en tant que Chrétien, Alfie a les promesses de Dieu qui est Amour, de l'accueillir dans sa Maison Céleste. [ Note de l'éditeur : Alfie a finalement été reconnu comme Chrétien, et peut-être comme Catholique, après tout ... ] Bien que les dernières semaines aient été difficiles avec beaucoup d'activité sur les réseaux sociaux, nous devons reconnaître que tous ceux qui ont joué un rôle dans la vie d'Alfie ont voulu agir pour son bien comme ils l’ont vu. Surtout, nous devons remercier Tom et Kate pour leur amour sans faille de leur fils ainsi que le personnel de l'Hôpital Alder Hey pour leurs soins professionnels d'Alfie. Maintenant, il est temps pour nous de donner à Tom et Kate l'espace pour pleurer la mort de leur fils et offrir nos prières pour lui et la consolation pour tous ».

Et enfin, il y a eu une interview accordée à Vatican Insider par le Secrétaire d'État, le Cardinal Pietro Parolin. Ça portait principalement sur la situation en Corée, mais les deux dernières questions concernaient Alfie. Elles montrent clairement une différence de sensibilité entre Parolin et Paglia par rapport aux Évêques Anglais et Gallois :

Vatican Insider : Une dernière question : que pensez-vous du petit cas d'Alfie Evans ?

Parolin : Cela m'a causé une énorme tristesse : face à une volonté, si ouvertement exprimée, tant de fois et avec un tel engagement de moyens — les médecins de notre hôpital Bambino Gesù sont allés trois fois à Liverpool — il y avait un refus de permettre à Alfie d'être emmené en Italie. C'est incompréhensible. C'est ce qui m'a le plus frappé, ça m'a contrarié. Je ne peux pas comprendre pourquoi. Ou peut-être y a-t-il une raison et cela suit une terrible logique. Le Pape et le Saint-Siège ont essayé de faire tout leur possible pour aider la famille et faire en sorte que l'enfant soit pris en charge au cours de sa maladie malgré le pronostic malheureux ».

Vatican Insider : L'affaire a déclenché un débat houleux.

Parolin : Dans ces situations, tout le monde crie, essayant de tirer de l'eau vers leur moulin. Maintenant que l'affaire est close et que les médias l'oublieront rapidement, nous devons réfléchir tranquillement. Ces cas vont se reproduire. Tous ensemble, de différents points de vue, mais aussi avec la contribution des croyants, nous devrions essayer de donner une réponse véritablement humaine à ces situations, fondée sur l'amour de la personne, le respect de sa dignité et son caractère impossible à répéter unique. Nous espérons qu'il sera possible de le faire et que la discussion ne s'arrêtera pas sans y réfléchir davantage, prête à être appliquée à nouveau une fois que le prochain cas se présentera ».

Mon opinion personnelle est que le comportement de l'Archevêque de Liverpool dans le cas d'Alfie Evans a aidé ceux qui voulaient empêcher le bébé de recevoir de l'aide d’ailleurs et, aidé dans son meurtre, que le comportement de l'Archevêque a manqué et a été négligent, que sa défense à tout prix de l'Hôpital Alder Hey doit être expliquée et qu'une visite Apostolique serait peut-être appropriée.