mercredi 30 décembre 2015

« Les politiciens n’ont aucune idée

de ce que les immigrants traversent »

Un entretien de l’Archevêque Agrelo avec Aleteia dans son diocèse au Maroc




par : Miriam Diez Bosch et Richard Zhao
Le 29 décembre 2015
SOURCE : Aleteia

Tanger, Maroc - Il a un large sourire : la spiritualité franciscaine pure. L'Archevêque de Tanger, Santiago Agrelo, Évêque Galicien, est l'une des voix les plus claires face à l'immigration et aux réfugiés qui veulent traverser de l'Afrique à l'Europe. Vous pouvez voir l'Europe à partir de son diocèse : seulement 13 kilomètres séparent les deux mondes.

L'Archevêque Agrelo lance des phrases comme des missiles : « Les gens au sein du gouvernement ? Ils n’ont aucune idée du drame que vivent ces personnes. Ils ne peuvent pas imaginer être abandonnés eux-mêmes ». Et il souligne : « Le visage de Dieu s’approche de nous dans les pauvres ».

C’est le pur Évangile dans les terres africaines — d'un évêque qui se définit comme « conservateur » et qui a ouvert les portes de sa cathédrale à des dizaines d'Africains dont le seul espoir est un mirage : l'Europe.

Qu'est-ce qui vous inspire de faire et de dire ce que vous faites et dites ?

Je ne suis pas capable de voir quelqu'un qui souffre et puis rester indifférent comme si je l'avais pas vu. Je ne peux juste pas le faire.

Tout le monde vous aime. Et les Catholiques sont une minorité ici.

Je salue tous ceux que je rencontre dans la rue et je ne les connais même pas, ni la langue dans laquelle ils parlent, mais si nous nous regardons les uns les autres, je les salue, soit en soulevant ma main vers mon cœur ou, le matin, en disant « svalher » ou « salamaleikum ».

Est-ce que ça a toujours été ainsi ?

Dans ma vie, j'ai toujours été proche des secteurs vulnérables de la société.

Quand vous rencontrez un immigrant chez vous, à votre porte ... ça ne change pas la façon dont je vois les pauvres ; ça change mon point de vue sur les problèmes des immigrants : leurs problèmes, leur tristesse. ... Et qui leur a dit de venir s’il n'y a pas de place pour eux ici ?

Ce fut la question que je me posais et à laquelle je me suis implicitement répondu, qui est la question que tant de gens se demandent maintenant souvent en Europe et il me semblait qu’il n'y avait aucune raison pour eux de quitter, mais vous arrivez ici et vous voyez... qu'il y a des raisons plus que suffisantes.

En ce sens, le Maroc a changé la façon dont j’entre en relation avec les immigrants. Ici à Tanger, les immigrants sont ceux pour qui j’ai été le plus préoccupé.

Vous vous êtes vous-même défini comme « conservateur ». Eh bien, vous n’avez pas l’air à trop y tenir.

Je continue à être conservateur, dans le sens que je suis une personne qui ne change rien à la Messe pour mon propre compte ; je n’ajoute pas des paroles, je n’en enlève pas. ... C’est tout simplement la façon dont je suis. Mais si je vais dans une communauté qui me demande de changer quelque chose, je m’adapte.

J’ai même célébré la Messe assis par terre, ce qui est quelque chose qui me rend inconfortable, mais je suis heureux de le faire pour les personnes qui se sentent très confortables de cette façon.

Et ainsi de suite, d'une part, je suis une personne qui, si j’avais eu à naître dans une grotte, aurais continué à vivre à l'intérieur de la grotte à moins qu'il y ait quelqu'un pour me mettre dehors ; en ce sens, je suis un lâche.

Proposez une solution au drame de l'immigration.

Si les personnes, en charge d'un ministère du gouvernement ou qui travaillent dans le gouvernement, pouvaient se rendre pour juste une demi-heure dans la forêt de Beliones, à la frontière avec Ceuta, ou dans la forêt Gurugú à la frontière avec Melilla ; si elles devaient rencontrer les immigrés, passer une demi-heure avec eux, les écouter ...

Ils ne voient pas comment c’est vraiment à partir de leurs bureaux.

J’ai le sentiment qu'ils ne saisissent pas le drame que ces gens vivent, qu'ils ne sont pas capables de s’imaginer être abandonnés dans une forêt qu’ils ne peuvent pas laisser parce que la police ne vous laisse pas partir — ni les lois, ni les frontières. Abandonnés sans espoir, sans avenir. Forcés de risquer leurs vies si elles veulent faire un pas en avant, forcés de risquer leur vie. Ces gens ... Je ne peux pas comprendre comment ils n’ont pas encore éclaté dans une violence horrible. Je ne peux pas comprendre, je ne peux pas le comprendre.

Qu'est-ce qui doit changer ?

La seule façon que cette situation va changer est si les sentiments de la société envers les immigrants changent. Je voudrais dire à la société : regardez ces gens ! Si vous les regardez, si vous, homme ou femme européenne, vivez une demi-heure avec eux, vous pourrez les considérer comme vos enfants, vous les verrez comme vos enfants et vous ne tolérerez pas qu’ils soient traités de la façon dont nous les traitons.

Nous voulons bien parler de l'Afrique. Que pouvons-nous dire ?

L'Afrique est pauvre parce qu'elle est riche ; elle ne serait pas si pauvre si elle n’était pas si riche. L’Afrique est systématiquement exploitée. Je soupçonne que mon bien-être est un bien-être parce que je jouis du fait que d'autres sont laissés avec rien.

Vous invitez les gens à prier. Prier va changer la situation ?

Quand je dis le mot « prière », je me réfère à l'écoute. Pas des choses que je dois dire à Dieu afin qu’il fasse je-ne-sais-quoi, mais des choses que je dois écouter car je ferai Celui-qui-sait-quoi.

Le Pape est de la même école : la pauvreté, la prière, la justice ...

Le Pape est comme moi dans le sens où il est un homme de prière, un homme qui écoute Dieu et, curieusement, aucun de nous ne peut écouter Dieu si nous n’écoutons pas les pauvres. Et j’ai l'impression que ce Pape a écouté les pauvres toute sa vie. Et son écoute lui donne aussi une grande clarté dans les mots dont il se sert parce que cette clarté vient du contact avec les pauvres.

Si les pauvres ne nous aident pas à lire l'Évangile, à interpréter l'Évangile, à entrer en relation avec Dieu, alors à la fois l'Évangile et notre relation avec Dieu seront irrémédiablement déformés et nous nous serons trompés. Le visage de Dieu vient à nous dans les pauvres.

Est-ce que l'Église participe à la tâche dans la question de l'immigration ?

Dans certains secteurs de l'Église, il y a une mentalité par rapport aux immigrants qui n’est pas née de l'Évangile qui devrait être au cœur des communautés ecclésiales ; plutôt, c’est né d’intérêts politiques et d’idéologies.

Pour l'Église, à la fois les pauvres que sont dans les sociétés européennes et ceux qui frappent aux portes des frontières de l'Europe sont un appel de Dieu à vivre l'Évangile : ils sont une grâce de Dieu.

Quel rôle jouent les femmes Catholiques au Maroc ?

De tout ce que j'ai vu de l'activité dans l'Église, non pas seulement au Maroc mais partout, quand vous voyez quelque chose qui influe sur la vie des gens, quelque chose qui requiert un engagement, ce que vous trouvez ce sont des femmes et non des hommes.

Vous êtes en contact avec la souffrance et la mort. Est-ce que ça vous fait réfléchir sur la vôtre propre ?

En ce qui concerne la façon dont je vais mourir, eh bien, quoi que ce soit que veut le Seigneur. Je suppose qu'il y aura un moment spécial de purification, d'acceptation de la pauvreté finale, de laisser tomber jusqu'à la dernière chose qui vous reste. Je souhaite être conscient au moment de l’abandon. Seigneur, prends tout ! Si je ne suis pas conscient, alors ... je le dis maintenant. (Et il sourit.)