dimanche 3 juillet 2016

L'aubergiste insatanisé



Charles avait « trimmé » dur comme le dit le patois mi-anglais, mi-français des Québécois. C'est-à-dire qu'il avait travaillé fort pour être rendu propriétaire d'une magnifique auberge en Gaspésie, cette somptueuse région naturelle où les bois, la mer avec son Rocher Percé et les grandes baleines se rencontrent.

Il avait maintenant 56 ans. Il était né dans une province exclusivement anglophone, l'Alberta. À l'âge de 25 ans, trouvant sa propre province trop puritaine, trop « plate », il avait entendu parler du Québec qui semblait être davantage de son temps. L'Église n'avait plus, semble-t-il, l'emprise qu'elle avait eue auparavant... Tout le contraire de l'Alberta, quoi... On disait que le Québec vivait sa « Révolution tranquille ». Il voulait vivre, faire partie de cette « Révolution » bien qu'il ne connaissait pas un traître mot de français.

Il échoua donc dans la Ville de Québec, la capitale de la province de Québec. Sans le sou, sans aucune maîtrise de la langue, il avait un seul atout : il était gay. Beau jeune homme qu'il était, en quelques jours seulement, il se gagna un protecteur/pourvoyeur homosexuel francophone qui l'initia à tous les us et coutumes québécois.

Charles avait vraiment le don des langues ; il apprit la langue de Molière en très peu de temps. Non satisfait de cela, il se paya un séjour de six mois en France pour perfectionner son accent. Car, il faut le dire : « Les Français aussi ont un accent ! ». C'est un superbe livre de poche écrit par un Québécois qui fut payé par une grande organisation américaine pour aller étudier les Français. Bon, ça, c'est une autre histoire... Retournons à nos moutons...

Charles avait aussi un autre don : le sens des affaires. Bien qu'il travailla pendant une quinzaine d'années pour le compte d'employeurs, il économisait, économisait d'autant plus qu'il vivait toujours avec son protecteur/pourvoyeur homosexuel, ce qui lui diminuait les charges fixes que l'on rencontre tous. Il acheta des immeubles à Québec, un petit magasin de proximité (dépanneur que l'on dit au Québec) tout en continuant de travailler pour ses employeurs.

L'occasion de ses rêves se présentent

Un jour en voyage en Gaspésie, il passe devant une maison ancestrale abandonnée. Il tombe en amour avec la maison qui donnait sur la mer. Même pas d'affiche à vendre. Il se renseigne auprès de la municipalité et, justement, il y avait un projet de démolition de la maison qui devait passer au Conseil municipal. Charles offre d'acheter la maison à la municipalité. Cette dernière était peu favorable à cet achat et elle posa des conditions pratiquement impossibles à rencontrer pour Charles : la municipalité l'interdisait de faire une rénovations tape-à-l'oeil mais plutôt une vraie « restauration » partant des infrastructures ( poutres de fondation). Charles aquiesca et devint propriétaire de sa future auberge. Il lui en prit deux et demi à bout de bras pour restaurer la maison ancestrale. Toutes ses économies y ont passé. Il dut aussi abandonner son emploi pour se consacrer entièrement à son auberge.

Un dernier point avant d'entrer dans le vif du sujet

La situation économique des auberges et des B&B en Gaspésie

Le climat est très rigoureux en gaspésie. Cette région est une grande pointe bordée par la mer. Inutile de dire que les vents sont fréquents, que l'hiver commence tôt et finit tard. Un vieil adage dit que lorsque Montréal plante ses tomates, la Gaspésie en est aux radis. C'est tout vous dire !

Et comme la saison touristique est très courte — plusieurs agences de voyages touristiques ne mettent pas en évidence cette région parce que 1) la saison est trop courte 2) les touristes étrangers ne disposent jamais suffisamment de temps dans leur plan de voyage pour aller aussi loin — il faut donc aux aubergiste de cette région maximiser le peu de touristes dans une saison anormalement courte. ( Depuis ce temps, l'industrie a mis en valeur les excursions hivernales en moto-neiges ou en raquettes pour renflouer les coffres des aubergistes... mais, à l'époque de Charles, ce n'était pas encore le cas).

Le vif du sujet maintenant : la cupidité comme première étape

Comme tout bon aubergiste, Charles avait aménagé dans sa restauration toutes sortes de chambres pour accommoder des clientèles variées. Ainsi, des chambres avec lits doubles spacieux pour les couples, des chambres à deux lits pour des frères, des soeurs ou des amis ainsi qu'un nombre élevés de lits d'appoints pour accommoder une troisième personne ou même quatrième dans une chambre.

Mais les revenus n'étaient pas à la hauteur de ses expectatives ni à la hauteur des charges à rencontrer. Il inventa donc un stratagème pour augmenter les revenus : lorsque deux amis désiraient louer une chambre à deux lits, ils leur disait toujours que les chambres à deux lits étaient déjà occupées, espérant ainsi pouvoir leur louer une chambre à chacun d'eux. Parfois, le stratagème fonctionnait.

Mais cette cupidité ne lui permit pas de renflouer ses coffres. Au contraire, les revenus périclitaient. Charles frôlait la faillite.

S'étant tellement habitué à utiliser ces stratagèmes — en voici un autre : refuser un lit d'appoint à une couple avec un jeune enfant alléguant qu'ils sont tous occupés afin de louer deux chambres — Charles ne se rendait même plus compte qu'il agissait mal. « Il fallait survivre » se disait-il « et il faut prendre les moyens pour survivre ». Voilà donc tout son rationnel qui lui permettait d'étouffer sa conscience.

Pas suffisant de faire du mal, Charles se donne au mal

Un soir, vraiment acculé à la faillite et aucun invité dans la maison ancestrale, Charles prit un coup solide pour engourdir ses inquiétudes. Il était alcoolique mais, ce soir-là, la dose avait été plus forte. Et, à un moment donné, il s'adressa à satan dans son ivresse : « Si tu me sors de cela, je suis à toi...» Il n'en fallait pas plus pour que l'auteur du mal lui-même ne vienne pas seulement l'habiter mais le POSSÉDER.

Pourtant rien n'y paraissait. Charles allait faire les emplettes quotidiennement dans le village. Tous les citoyens aimaient bien le « gars de Québec ». Il était vraiment apprécié de tous. Son humour et son charme avaient gagné le coeur des villageois.

Charles fut inspiré par satan. Il fit de la publicité dans des endroits auxquels il n'aurait jamais pensé : les sites Internet de gays, de lesbiennes. La réponse n'a pas tardé... L'auberge commença à se remplir rapidement et même en dehors de la saison !

Voici comment maintenant sa possession le faisait réagir... Il n'était plus cupide du tout... c'était pire... Voyons un cas concret : un homme et une femme se présentent à l'accueil...


Bonjour et bienvenue... Qu'est-ce qui vous amène en Gaspésie ?
Bonjour... Nous avons une conférence sur l'environnement pour les deux prochains jours ici à Percé. Je vous présente Louise, ma secrétaire, et je m'appelle Hubert. Avez-vous des disponibilités ?

Il ne me reste qu'une chambre avec lit double...
Vous pourriez certainement nous installer un lit d'appoint alors ?
Hum... je vais voir s'il m'en reste... Je crois que oui... Mais, au moins, venez visiter la chambre... Elle fut complètement rafraîchie, vous en seriez les premiers utilisateurs. Et, croyez-moi, ça ne sent pas la peinture, je m'en suis assuré moi-même. Ça sent plutôt un parfum printanier... Venez, venez voir...

Environ 30 minutes plus tard, Charles cogna à la porte du couple pour les informer que, malheureusement, il n'y a avait plus de lits d'appoint disponibles. Hubert lui répondit : « Ce n'est pas grave, on va s'arranger... C'est en effet une très belle chambre...»

Tôt le lendemain matin, en partance pour leur conférence et avant même que les femmes de ménage arrivent sur les lieux, Hubert et Louise remarquèrent un placard entrouvert avec plusieurs lits d'appoint...

Charles, maintenant possédé, veut faire pécher... La cupidité [ il aurait pu leur louer deux chambres ] est moins importante que de causer du mal comme tel. C'est là toute l'oeuvre de satan. Et il le fait avec tellement de distinction, de courtoisie qu'on ne croit quasiment pas que ce soit possible... Le « gars de Québec », un si gentilhomme...