vendredi 9 mars 2018

Une fable du Nul sans Lui

Les cloches de Lourdes



Durée : 28 sec

Les trains sont moins ponctuels qu’elles. Immanquablement, à la troisième dizaine du chapelet récité en public, entre le Notre Père et le premier Je Vous Salue Marie de cette dizaine, les cloches de Lourdes sonnent. Une tradition séculaire.

Pour les pèlerins habituels, ces cloches et, surtout, leur régularité signifie une sécurité et une paix dans ce havre de prière. « Si les cloches sont si régulières, la Maman doit aussi être très régulière à venir visiter Ses enfants ».

Mais les choses ont commencé à changer récemment… Un nouveau Recteur du Sanctuaire a pris la relève de son prédécesseur qui a abdiqué, semble-t-il, pour des raisons de santé.

Le comité de sélection a voulu retenir un candidat qui rafraichirait l’image du Sanctuaire :

« Il nous faut quelqu’un qui pourra entreprendre des réformes, qui sera créatif et surtout pas empêtré dans des règles austères » s’étaient dits à l’avance les membres du comité. Et le comité était aussi ouvert à retenir une candidature non Française, histoire de montrer un visage international du Sanctuaire.

Le Père Papius, un Jésuite Latino-Américain, fut retenu. Les membres étaient emballés de leur choix : le Père Papius respectait tous leurs critères et même plus. Son amour pour les pauvres, son dédain des inégalités sociales, son engouement pour la solidarité les avaient frappés.

Dès ses premières semaines en fonction, le Père Papius était très agacé par les cloches du Sanctuaire. Pas tellement par les cloches elles-mêmes comme par leur régularité de sonner. Il rencontra le bedeau pour lui en parler :

— Le Père Papius s’adressant au bedeau : « Savez-vous qu’il peut y avoir un danger à sonner les cloches si régulièrement ? »

— Le bedeau : « Ah oui ? Mais comment ? Il n’y a jamais eu d’accidents suite aux cloches qui sonnent régulièrement à ce que je sache. Expliquez-moi… »

— Père Papius : « Bien non, je ne veux pas parler d’accidents. Mais il y a pire que des accidents physiques, cher monsieur. Il y a la maladie de la paralysie de l’esprit ! On ne voit pas cette maladie mais c’est ce qui se passe en sonnant les cloches si ponctuellement : c’est que les gens deviennent des « ritualistes » ; ils s’habituent aux cloches à heures fixes, ils deviennent des « zombies » en quelque sorte et ils perdent complètement leurs facultés d’esprit. Des automates, quoi…

— Le bedeau : Oui mais, mon Père, ces heures fixes rappellent aux gens l’Angélus du Midi, la Mort de Jésus sur la Croix à 15h. Ce sont des associations très bonnes pour l’esprit des gens. Après tout, c’est une Tradition séculaire ici et je n’ai pas encore vu de mes yeux vus des « zombies » parce que les cloches sonnent à heures fixes.

— Père Papius : Eh bien, je constate que vous manquez de cette sensibilité pour voir chez les gens leur esprit « zombie ». J’en vois partout quant à moi et surtout chez ceux qui disent le chapelet, ces « compteurs de chapelets ». Écoutez, je ne vous demande pas de cesser de sonner les cloches mais j’apprécierais que vous les sonniez à des périodes irrégulières dorénavant. Oui, il est vrai, que cette nouvelle pratique déboussolera un peu les gens mais ça va les sortir de leur léthargie et ça va les stimuler à être plus « pro-actifs » sinon « créatifs ». Quant à votre référence à la Tradition, je vous prie de ne plus jamais m’en parler : elle a été et est encore toujours un frein à l’adaptation de notre Église aux besoins pressants de notre monde…

— Le bedeau : je réfléchirai à tout ça, mon Père…

Les semaines passèrent et les cloches sonnaient toujours à heures fixes…

Un jour, le supérieur immédiat du bedeau le fit venir à son bureau et l’informa qu’il était affecté à d’autres tâches. Il ne sonnerait plus les cloches. Interloqué, le bedeau reprit sa respiration et dit à son supérieur à quel point il était surpris de cette décision, lui qui avait accompli son travail de façon si consciencieuse depuis nombre d’années. Le bedeau demanda d’où venait cette décision. Son supérieur ne répondit pas à sa question mais il leva les yeux vers le Ciel. Le bedeau comprit immédiatement que la décision « venait d’en haut ».

Mais si la situation s’en était tenue là, c’eût été pas si pire. Mais tout ce que touchait le Père Papius était chamboulé de la même manière.

Par exemple, il lui arrivait de se présenter de façon impromptue lors de la récitation du chapelet, d’agripper le micro et de dire des choses comme : « Ne pensez pas que ceux qui sont à la cafétéria soient moins pieux que vous… Il y a plusieurs façons de prier et pas seulement de dire le chapelet… ». Puis il repartait aussi vite qu’il était arrivé. Les priants se regardaient parfois sans mot dire.

Il a permis l’ouverture de la Boutique de Souvenirs le dimanche. Parfois même, des objets que l’on disait déjà bénis étaient vendus.

Plusieurs fidèles se sont plaints par lettre de ces menus détails qui, disaient-ils, désacralisaient le Sanctuaire. Mais le Père Papius ne daigna pas les rencontrer mais il leur répondit de façon indirecte mais très véhémente dans quelques homélies. Il n’arrêtait pas de leur taper sur la tête. Ils étaient, selon ses dires, des personnes obnubilées par les règles qui leur « rétrécissaient l’esprit », qui les rendaient « rigides » à toute évolution et que ça frisait de beaucoup le « Pharisaïsme » des Évangiles.

Les cloches qui maintenant sonnaient à des heures irrégulières ainsi que tous les changements que le Père Papius avaient apportés [ et nous n’avons pas parlé des changements apportés à liturgie même ] ont causé une confusion dans l’atmosphère du Sanctuaire. La quiétude d’antan, la piété unanime des fidèles ainsi que la paix ressentie par les pèlerins avaient disparu et avaient donné lieu à la formation des deux clans flous mais tout de même présents : les nostalgiques de l’Ancien Sanctuaire et les Modernes satisfaits des changements.

Certains moines du Sanctuaire ont demandé d’être réaffectés ailleurs. Le Père Papius s’en réjouissait : c’était des « rigides » de moins.