dimanche 25 mars 2018

Les perdus versus les fidèles
Une entrevue avec l’Archevêque Luigi Negri




Rédigé par : Lorenza Formicola

SOURCE : One Peter Five
Le 23 mars 2018


Note de la rédaction : Voici une interview de Mgr Luigi Negri, ancien Archevêque de Ferrare, en Italie, qui a démissionné de son poste de dirigeant de l'Archidiocèse peu après que des accusations eurent été exprimées qu'il souhaitait que le Pape François meure pour le bien de l'Église. L'Archevêque Negri a violemment contesté les allégations. Il est également signataire de la déclaration conjointe de trois Évêques Kazakhs insistant sur l'orthodoxie de l'Église concernant le Mariage et l'Eucharistie.


Lorenza Formicola (L.F.) : Si le mal existe, alors l'Enfer existe aussi. Cependant, même au sein de l'Église, il y a cette croyance croissante selon laquelle ce n'est pas une possibilité réelle et tragique. Au contraire, une image de Jésus Christ qui est d'accord avec tout le monde se répand, et la miséricorde divine, en fin de compte, peut tout effacer. Notre-Dame de Fatima a choisi de montrer l'Enfer aux trois petits bergers, et il y a d'innombrables références de Notre-Seigneur à la damnation éternelle. Pourquoi est-ce que ça semble disparaître de l'horizon des Quatre Fins Dernières et du Catholicisme ?

Mgr Luigi Negri (ALN) : La conscience de l'existence du Bien en tant qu'expression de la volonté positive de l'homme envers lui-même et envers Dieu montre la connaissance réaliste de l'expérience humaine. Ce réalisme, cependant, implique nécessairement la conscience que l'homme — avec la conscience du Bien — peut nier sa relation avec Dieu et remplacer sa présence par diverses formes d'idolâtrie. Avec l'existence du Bien, il existe donc aussi sa négation par les hommes.

L'expérience humaine s'exprime à la fois dans la positivité du Bien et dans la tragédie de la liberté humaine, qui peut même refuser le Bien — en d'autres termes, dans la négativité du mal. Cela est vrai principalement et fondamentalement parce que l'homme est doté d'une liberté incoercible qui lui est propre. Si le fait que l'homme puisse choisir librement de faire le bien et de choisir librement de faire le mal est une vérité inéluctable, la raison et la logique exigent que l'homme prenne librement la responsabilité de faire le bien et de faire le mal, qu’il accomplit sans malentendu ou sans mauvaise équivalence.

C'est pourquoi ceux qui font le mal et nient en même temps l'existence de l'Enfer n'assument pas la responsabilité d'exercer leur liberté. La négation de l'Enfer est un placebo apte à anesthésier la conscience, pour fuir ses propres responsabilités. Celui qui nie l'Enfer fuit son sentiment de culpabilité et le désespoir qui dérive du mal accompli.

L.F. : Peu de temps avant de nous quitter, le Pape Jean-Paul II se disait « inquiet parce qu'il pensait que l'Église en Italie était trop influencée par les idées de laïcisation ». Qu'est-ce qui a changé depuis ? L'Église est-elle sécularisée ou « protestantisée », comme l'ont dénoncé de nombreux Évêques et Cardinaux ?

ALN : La sécularisation est un fait indéniable. La progression de la culture et de la société a eu tendance à mettre au centre de la vie sociale un homme autonome, autosuffisant et auto-relationnel — un être humain qui n'a pas de référence substantielle pour son existence, à l'exception de sa propre conscience personnelle. La religion n'a pas de pertinence ou d'objectivité publique : nous expérimentons le Modernisme pratique en action, par lequel le relativisme gnoséologique et philosophique règne.

Si la sécularisation est un fait qui s’impose d’elle-même et de manière indiscutable, elle offre aussi à la communauté ecclésiastique un défi contraignant : celui de prendre conscience une fois de plus de sa présence dans le monde comme porteuse d'une nouvelle expérience humaine, dans laquelle — graduellement mais sans relâche — a lieu la Nouvelle apportée par le Christ dans le monde : Dieu qui devient homme, souffre, est crucifié, meurt et ressuscite pour le salut des hommes.

Bref, la sécularisation — ainsi que toutes les difficultés de l'histoire — devient un défi propre à éveiller l'identité de l'Église et de sa mission. C'est la brillante contribution de Saint Jean-Paul II, également acceptée et ramenée par Benoît XVI : passer d'une sécularisation sans église à une laïcité remplie de la force évangélisatrice de l'Église. Les Chrétiens et les gens de bonne volonté ne pourront jamais être suffisamment reconnaissants à ces deux Papes qui ont aidé l'Église à sortir d'un complexe d'infériorité envers le monde — une situation qui, aujourd'hui, tout comme il y a 30-50 ans, saisit l'Église avec des forces et moyens seulement nouveaux en apparence.

L'Église est clairement appelée à sortir de ce complexe en produisant la Vérité Naturelle qui nous permet de nous voir comme des créatures devant un Créateur. Mais plus que tout, l'Église a besoin de produire la nouveauté de la Vérité Révélée, qui nous permet de considérer le Christ comme le Rédempteur des hommes — c'est-à-dire Celui qui rend les hommes aux hommes en rendant les hommes à Dieu.

L.F. : La bataille contre la virginité et la chasteté, puis le divorce, l'avortement, l'euthanasie, le « mariage » homosexuel ... des deux côtés de l'Église Catholique, on pense, plus ou moins, que ce sont des processus « irréversibles ». Est-il vrai, cependant, que l'histoire continue de façon linéaire, comme nous l'ont enseigné les illuministes ?

ALN : L'histoire n'est jamais un processus automatique, irréversible, déterminé par la logique de fer de l'idéologie ou par l'affrontement entre des forces matérielles, philosophiques ou sociales. L'histoire est une route complexe et articulée, parfois contradictoire, qui doit assurer l'existence d'un être libre. Le protagoniste de l'histoire est l'homme, et bien qu'il ne soit pas le seul, il est réel, et il est présent avec sa liberté implacable et, par conséquent, sa courageuse responsabilité. Regarder l'histoire de manière linéaire, c'est en appeler à ses deux principaux protagonistes : Dieu et l'homme. Malheureusement, ce sont exactement les termes dans lesquels les temps modernes regardent l'histoire.

Dépasser toute vision mécaniste ou automatique de l'histoire serait le début du dépassement de la crise de la modernité : être capable de regarder et de construire une nouvelle histoire, issue de la liberté responsable des hommes ouverts à la recherche transcendantale. L'espoir est que, quelle que soit la conception de l'histoire, elle reste exactement ce qu'elle est — pour le dire comme l'a fait Romano Guardini, une nouvelle époque qui n'a pas encore de nom mais qui existe néanmoins dans toute sa réalité.

L.F. : Pourquoi n'entendons-nous plus parler de principes non négociables ? Sont-ils juste des batailles secondaires ?

ALN : Comme indiqué précédemment, une partie du monde Catholique souffre d'un complexe d'infériorité évident envers le conformisme idéologique dominant, et c'est la raison pour laquelle il semble que la présence Chrétienne soit totalement soumise à une vision laïque et maçonnique de la réalité au lieu de voir l'expérience Chrétienne animée par le désir d'évangélisation.

Les principes non négociables sont l'expression d'une Église engagée dans la mission évangélisatrice envers le monde, mais avant cela, ils sont l'expression d'une Église engagée dans la redécouverte des évidences naturelles ( avant les évidences religieuses ), véritable dialogue avec tous. Si l'Église est engagée dans autre chose que la mission, les principes non négociables disparaissent. Une telle inattention de l'Église est la cause d'une diminution de sa tâche d'aider l'homme, tous les hommes.

En ne proclamant pas les principes non négociables, l'Église contribue à l'appauvrissement de l'expérience humaine et sociale dans son ensemble.

L.F. : D'abord les « dubia », plus tard la « Correctio Filialis ». La Conférence Épiscopale Polonaise s'est réunie pour parler et écrire un document qui donne quelques lignes directrices pour la lecture de l'Exhortation Apostolique Amoris Laetitia et aussi pour la « Profession des Vérités Immuables sur le Mariage Sacramentel ». Pourquoi y a-t-il tant de doutes et de perplexités dans l'Église ?

ALN : Je pense qu'il est nécessaire de récupérer et — autant que possible — d'actualiser ce dernier enseignement de Benoît XVI connu sous le nom d'« Option Benoît ». Entre deux tentations différentes ( celle de créer un pouvoir Catholique privé dans la société et celle de prendre sa retraite dans l'espace privé de sa conscience religieuse ), il y a une route principale dictée par l'« Option Benoît ». C'est l'existence ( ou la résistance ) des petites communautés, qui peuvent naître dans le monde en suivant — avec une nouvelle manière et un nouveau rythme — la tension de vivre l'expérience de la Nouvelle Chrétienne et de la communiquer inexorablement aux hommes et à la société. Ce serait vraiment sérieux si quelqu'un devait combattre la montée d'une telle communauté de disciples du Christ, de vrais enfants de l'Église. Cela signifierait se battre contre Dieu.

L'Église est appelée aujourd'hui à vivre, donc, une dimension de bénédictinisme susceptible de rendre la vie de l'Église à la vérité radicale de « l'ora » [ prier ], puisque de là dérive — d'une manière nouvelle — l'expérience renouvelée d'un réel « labora » [ œuvrer ]. C'est le vrai point significatif de la vie de l'Église contemporaine.

L.F. : Est-ce que la recherche ( parfois juste pour la politesse ) de la brebis « perdue » — celles qui ne veulent pas être trouvées — entrave les brebis fidèles ?

ALN : J'estime que votre formulation est assez profonde et ironique. Tout au long des 2000 ans de son histoire, l'Église a vécu la tension d'aller à la rencontre de tous les hommes — même les plus éloignés — pour leur parler du Christ et pour les rapprocher, sans jamais oublier — et sauvegarder — son propre troupeau et sans le laisser se perdre parmi les loups des montagnes. De mon point de vue, cela doit aussi être vrai aujourd'hui, tout comme il y a 2000 ans.