samedi 3 mars 2018

Interview avec le Cardinal Eijk ( Hollande )
L'euthanasie, la théorie du genre, l'homosexualité et le Mariage




Rédigé par : Dr Maike Hickson

SOURCE : One Peter Five
Le 2 mars 2018
Traduit de l'Italien vers l'anglais par : Giuseppe Pellegrino

Note de la rédaction : le texte suivant est une interview du Cardinal Willem Eijk, réalisée par le magazine mensuel Italien Il Timone et publié en Italie. Dans cette interview, le Cardinal Eijk fait des déclarations courageuses sur des sujets importants de notre temps. Nous présentons à nos lecteurs une traduction de l'ensemble du document, avec l'aimable autorisation du rédacteur en chef, RicCardo Cascioli de Il Timone





Crisi della fede, rapporto olandese — di Lorenzo Bertocchi
( Il Timone n ° 171, mars 2018 )

« La crise de la foi en Christ a conduit à une crise de la foi envers les normes absolues, envers l'existence d'actes intrinsèquement mauvais et donc dans le fait que certains principes ne sont pas négociables ».

Le Cardinal Willem Eijk a parlé à Il Timone au sujet de son pays de la Hollande, une nation qui a subi une très forte sécularisation, ouvrant la voie à tous les soi-disant « nouveaux droits », de la contraception à l'euthanasie. Un pays où on ferme des églises à un rythme impressionnant, les transformant parfois en restaurants ou en salles de danse ; aujourd'hui, moins de 20% de la population dit être Catholique, alors qu'en 1970, c’était 40% d’après celui qui en a parlé.

L’Archevêque Eijk d'Utrecht, âgé de 65 ans, a été Président de la Conférence des Évêques des Pays-Bas jusqu'en 2016 et a été nommé Cardinal par Benoît XVI en 2012.

Médecin, philosophe et théologien expert en bioéthique, il a accepté l'invitation à répondre à des questions en mettant l'accent sur de nombreuses questions importantes dans le présent débat ecclésial et social.

« Commençant par l'admission de l'euthanasie pour certains cas bien définis », a-t-il dit, décrivant la situation dramatique en Hollande, « nous sommes allés en descente abrupte, qui en anglais s'appelle « la pente glissante » et qui arrive à des points perturbateurs.

Les « diverses interprétations » du chapitre 8 d’Amoris Laetitia qui sont déclarées dans le monde Catholique « causent de la confusion » dans l'Église, et il serait heureux que « le Pape apporte de la clarté à ce sujet, de préférence sous la forme d’un certain document magistériel ». L'accès à l'Eucharistie pour les couples divorcés et remariés, dit-il, ne peut se faire sans leur engagement à vivre comme frère et sœur.


Votre Éminence, en Italie, après les lois autorisant le divorce, l'avortement, la fécondation in vitro, les unions civiles homosexuelles, il y a eu une loi qui ouvre plus ou moins directement la porte à l'euthanasie. Que pensez-vous de cette loi ?

Les lois humaines doivent être fondées sur la loi morale naturelle, qui trouve ses racines dans la dignité inaliénable de la personne humaine, créée par Dieu à son image. Dès qu'une loi humaine offre une ouverture, même minime, à un acte qui viole la dignité de la personne humaine, il y a un risque de saper tout respect pour cette dignité.

Aux Pays-Bas, cette sécularisation existe depuis quelque temps, comment a-t-elle commencé ?

Après l'introduction de la contraception hormonale en 1964, le problème des grossesses non désirées s'est posé pour lequel l'avortement provoqué a été prescrit comme remède. Au milieu des années 1960, on pensait que ce ne serait que quelques cas chaque année, mais aujourd'hui et pendant un certain temps, le nombre d'avortements effectués dépasse les 30 000 par an. Même ce nombre est relativement bas, car la majorité des jeunes femmes utilisent la pilule dès l'âge de 13-14 ans grâce à l'initiative de leurs parents, qui craignent que leurs filles ne tombent enceintes. Ainsi, la Hollande reste très fière d'avoir relativement peu de grossesses chez les adolescentes. Cette situation engendre aussi un problème avec la formation de la jeunesse parce que l'utilisation répandue de la pilule à un si jeune âge n'aide pas à la formation de la vertu de la chasteté, c'est-à-dire l'intégration des impulsions et des sentiments sexuels dans un don total mutuel de soi qui se fait dans le mariage ou dans une vie de célibat.

En ce qui concerne l'euthanasie, votre pays est probablement l'un des plus « avancés » du monde.

À la fin des années 1970 et au début des années 1980 en Hollande, l'application de l'euthanasie a été discutée ( définie comme la suppression de la vie d'un médecin à la demande d'un patient ) ainsi que le suicide assisté, mais seulement dans le cas d’une phase terminale d'une maladie physique incurable. Par la suite, la suppression de la vie en dehors des cas terminaux a également été acceptée. Ainsi, dans les années 1990, ils ont commencé à parler d'euthanasie, ou d'aide au suicide, dans le cas de patients souffrant de maladies psychiatriques ou dans le cas de démence. Une nouvelle barrière est tombée avec le soi-disant « Protocole de Groningue », un accord entre les néonatologistes [ médecins spécialisés chez les petits à leur naissance ] et l'avocat de la ville de Groningue, selon lequel un médecin, qui a mis fin à la vie d'un nouveau-né handicapé, ne pourrait pas être poursuivi, à condition qu'il ait respecté une série de demandes d'avertissement. À partir de ce protocole local, un règlement a été créé au niveau national pour la répression de la vie des nouveau-nés handicapés. En octobre 2016, le gouvernement précédent a annoncé qu'il voulait élaborer une nouvelle loi qui aurait rendu possible le suicide assisté pour les personnes qui ne souffrent d'aucune maladie psychiatrique ou somatique, mais qui sont d'avis que, en raison des sentiments de solitude, de vieillesse ou de mobilité réduite, leur vie est « accomplie », c'est-à-dire qu'elle n'a plus aucun sens à être vécue et peut donc être terminée. Dans notre gouvernement actuel, il y a maintenant deux partis Chrétiens qui s'opposent à une telle loi. Cependant, un député d'un parti libéral de gauche a l'intention de présenter une législation qui prévoit l'aide au suicide, pas nécessairement par un médecin, dans le cas d'une vie considérée comme « accomplie » pour les personnes âgées d'au moins 75 ans.

Ce bref exemple démontre que les critères de la suppression de la vie s'élargissent de plus en plus et que le respect de la vie humaine et de la dignité de la personne ne cesse de diminuer de plus en plus. La porte, une fois ouverte, est complètement ouverte à la fin. Commencer à admettre l'euthanasie pour certains cas bien définis, nous met sur un plan incliné, qui en anglais s'appelle « la pente glissante ». Une fois que vous mettez vos pieds sur cette pente glissante, vous glissez plus rapidement que vous ne le pensiez.

Y a-t-il le même genre de pente glissante qui a conduit au mariage entre personnes du même sexe ?

La Hollande a été le premier pays à légaliser le soi-disant mariage homosexuel en 2001. Il est vrai, dans un certain sens, que nous avons ici aussi une pente glissante. La légalisation de la contraception hormonale au début des années 1960 a suggéré qu'un acte sexuel peut être moralement séparable de la procréation. Une fois que la culture s'est habituée à cette idée, nous sommes arrivés à la conclusion que d'autres actes sexuels en dehors de ceux directement ordonnés à la procréation sont moralement acceptables parmi lesquels les actes homosexuels. Il est essentiel d'être conscients que ces choses sont liées les unes aux autres : si nous changeons un élément de la morale sexuelle, à la fin nous risquons de tout changer radicalement, peut-être sans l'avoir compris au début.

Il semble que beaucoup de Catholiques impliqués dans la politique aient oublié les soi-disant « principes non négociables » ( la défense de la vie, la famille naturelle et l'éducation gratuite ).

Les paragraphes 73-74 de la lettre Encyclique Evangelium Vitae de Jean-Paul II de 1995 permettent aux politiciens Catholiques, sous certaines conditions, de respecter les principes généraux de la coopération avec le mal, de voter une loi, par exemple une loi plus restrictive sur l'avortement provoqué [ sic ], même s'ils traitent d'une loi intrinsèquement injuste, dans le but d'empêcher l'acceptation d'une loi encore plus permissive. Les politiciens qui limitent ainsi le nombre d'avortements effectués peuvent considérer cette action comme une contribution au bien commun. Les politiciens minimalement Catholiques ont ainsi défendu leur vote en faveur d'une loi favorisant l'avortement ou l'euthanasie bien qu'on puisse leur demander s'ils ont vraiment respecté toutes les conditions mentionnées dans Evangelium Vitae et si leur vote peut vraiment être interprété comme une contribution au bien commun. Maintenant, mis à part le fait que beaucoup de politiciens Catholiques d'aujourd'hui sont peut-être moins préparés à dialoguer sur des principes non négociables pour en arriver à un compromis éthiquement justifiable, je crains que beaucoup d'entre eux ne voient même plus ces choses comme non négociables.

Selon vous, quelle est la cause de la situation ?

La crise de la foi frappe aussi toujours les convictions morales qui sont une partie intrinsèque de la foi. La crise actuelle de la foi en Christ a conduit à une crise de foi envers les normes absolues, envers l'existence d'actes intrinsèquement mauvais, et donc au fait que certains principes ne sont pas négociables. Cependant, « nous devons obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes » ( Actes 5 :29 ). Les lois humaines doivent correspondre à la loi morale naturelle, qui préserve la dignité de la personne et qui découle de l'ordre que Dieu a donné à Sa Création.

Éminence, vous avez dit qu'il serait nécessaire d'avoir un document dans l'Église sur le thème du genre. Quelle est la situation actuelle en Hollande ? Quelles seront les conséquences futures ?

Les Nations Unies, d'autres institutions internationales et des nations individuelles stimulent la diffusion de la théorie du genre dans la vie sociale et, surtout, dans le monde de l'éducation. Pour cette raison, il y a un besoin urgent d'un document du Magistère qui explique la Doctrine de l'Église sur les liens essentiels entre le genre, le rôle social de l'homme et de la femme et le sexe biologique, basé sur une anthropologie Chrétienne pour laquelle le corps, y compris la sexualité, est une dimension intrinsèque de la personne. La distinction biologique entre l'homme et la femme fait également partie du plan de création donné par Dieu : « Dieu créa les êtres humains comme une image de lui-même ; il les créa homme et femme » ( Genèse 1 :27 ). Cela signifie que la différence sexuelle a quelque chose à voir avec la création à l'image de Dieu, elle reflète donc en soi quelque chose de Dieu, Un et Trin, qui est en soi une communauté de trois personnes distinctes les unes des autres dans leurs relations mutuelles.

Depuis 1985 en Hollande, vous pouvez demander à un tribunal de faire changer votre sexe et votre nom sur votre certificat de naissance. Depuis 2014, une personne âgée d'au moins 16 ans, présentant une déclaration d'un expert dans un centre de dysphorie du genre, peut demander que son acte de naissance soit modifié par un agent civil sur son certificat de naissance puis sur son passeport sans le consentement d'un juge, ou toute déclaration médicale, et aussi sans le consentement de ses parents. Déjà dans les années 1970, le premier centre pour la dysphorie du genre a été ouvert à l'hôpital universitaire de l'Université libre d'Amsterdam, dont le médecin en chef en 1988 est devenu le premier professeur de « trans-sexologie » dans le monde. Le traitement médico-hormonal pour un changement de sexe, ainsi que les interventions chirurgicales nécessaires, étaient pour la plupart couverts par l'assurance maladie de base, obligatoire pour tous. Dans un avenir pas si lointain, ce seront surtout les jeunes, influencés par des projets éducatifs qui promeuvent la théorie du genre, qui ne comprendront plus la valeur intrinsèque du sexe biologique et qui verront le genre comme un objet de libre choix de la part de l'individu, indépendamment du sexe biologique. Cela a déjà eu, et continuera d'avoir encore plus, de profondes répercussions sur la façon de voir la famille, le mariage et la sexualité, ce qui est le plus grand problème pour l'Église Catholique dans la proclamation de sa Doctrine. Et ceci est vrai non seulement dans le domaine de la morale conjugale et sexuelle, mais aussi dans le domaine de la théologie sacramentelle des Saints Ordres : sans reconnaissance ou compréhension de la signification essentielle de la distinction biologique entre l'homme et la femme, on ne peut comprendre l'analogie de la relation entre le Christ et l'Église à celle entre un homme et sa femme ( Éphésiens 5 : 21-33 ), et on ne peut donc pas comprendre pourquoi un homme seulement peut être ordonné prêtre.

En janvier, vous avez donné une interview au quotidien néerlandais Trouw, dans laquelle vous avez abordé la question controversée de l'accès aux Sacrements pour les couples divorcés et remariés, thème qui est le fruit du processus synodal. Pouvez-vous répéter vos pensées sur cette proposition ?

La question de savoir s'il est possible de consentir aux soi disant divorcés et remariés qu’ils reçoivent l'absolution sacramentelle et, donc l'Eucharistie, est en train de fracturer l'Église. Nous sommes confrontés à un débat, parfois très véhément, à tous les niveaux, entre les Cardinaux, les Évêques, les prêtres et les laïcs.

La source de la confusion est l'Exhortation post-synodale Amoris Laetitia, écrite par le Pape François à l'issue des Synodes sur la Famille de 2014 et 2015. Cette confusion concerne surtout le paragraphe 305 de l'Exhortation. Nous voyons que certaines Conférences Épiscopales ont introduit des règlements pastoraux qui impliquent que les divorcés et remariés peuvent être admis à la Sainte Communion avec une série de conditions et après une période de discernement pastoral de la part du prêtre qui les accompagne. En revanche, d’autres Conférences des Évêques excluent cette possibilité. Ce qui est vrai à l’endroit A ne peut pas être faux à l’endroit B. Ces différentes interprétations de l'Exhortation, qui regardent les questions doctrinales, provoquent la confusion parmi les fidèles. Par conséquent, je serais heureux si le Pape clarifiait la question, de préférence sous la forme d'un document magistériel. J'ai moi-même participé aux deux Synodes sur la Famille et j'ai soutenu que nous ne pouvons pas consentir à ce que les divorcés et les remariés civilement reçoivent la Sainte Communion ; j'ai aussi présenté cet argument dans un article publié dans un livre contenant des interventions de onze Cardinaux ( Onze Cardinaux parlent du mariage et de la famille, Ignatius Press, 2015).

Pouvez-vous expliquer brièvement votre position ?

Jésus lui-même a dit que le mariage est indissoluble ( Matthieu 5 :32, 19 : 9, Marc 10 : 11-12, Luc 16 :18 ). Jésus, dans l'Évangile de Saint Matthieu ( cf. 5 :32, 19 : 9 ), semble admettre une exception, c'est-à-dire qu'on peut répudier sa femme « dans le cas d'une union illégitime ». Le sens du mot Grec, porneia, traduit ici par « union illégitime », est incertain : il signifie très probablement une union incestueuse causée par un mariage contracté selon des degrés de parenté interdite ( Lévitique 18 : 6-18 et Actes 15 : 18-28 ). L'argument le plus capital est que l'on ne peut pas consentir à ce que les divorcés remariés reçoivent la Sainte Communion sur la base de l'analogie de la relation entre le mari et la femme comme celle du Christ et de l'Église ( Éphésiens 5, 23-32 ). La relation entre le Christ et l'Église est un don mutuel total. Le don total du Christ à l'Église est réalisé en Don de Sa vie sur la Croix. Ce don total est rendu présent dans le Sacrement de l'Eucharistie. Quiconque participe à l'Eucharistie doit être prêt à faire un don total de soi-même, qui participe au don total du Christ à l'Église. Celui qui divorce et se remarie dans une cérémonie civile, alors que le premier mariage n'a pas été déclaré nul, viole le don mutuel total que le premier mariage implique. Le deuxième mariage dans une cérémonie civile n'est pas un mariage vrai et approprié. La violation du don total du premier mariage qui est toujours considéré comme valable et l'absence de volonté de se conformer à ce don total, rend la personne impliquée dans le second mariage indigne de participer à l'Eucharistie qui rend présent le Don total du Christ à l'Église. Cependant, cela n'enlève rien au fait que les divorcés et remariés peuvent encore participer à des célébrations liturgiques, y compris la célébration de l'Eucharistie, sans recevoir la Sainte Communion, et que le prêtre peut les accompagner pastoralement.

Dans le cas où les divorcés et les remariés civilement ne peuvent pas se séparer, par exemple en raison de leurs obligations envers leurs enfants communs, ils peuvent être admis à la Sainte Communion ou au Sacrement de Pénitence, seulement s'ils correspondent aux conditions mentionnées dans le paragraphe 84 de Familiaris Consortio et au paragraphe 29 de Sacramentum Caritatis. Une de ces conditions est qu'ils doivent s'engager à vivre comme frère et sœur, c'est-à-dire à cesser d'avoir des relations sexuelles.