dimanche 1 janvier 2017

Un théologien moral

Les 'Dubia' doivent être répondus bientôt



Par : Edward Pentin
Le 31 décembre 2016

SOURCE : National Catholic Register


Le Père George Woodall explique pourquoi une réponse pontificale aux « dubia » sera d'une « importance cruciale » pour le bien de l'Église.

Dans ce récent entretien avec le National Catholic Register, le Père George Woodall, professeur de théologie morale et de bioéthique à l'Université Regina Apostolorum de Rome et ancien coordinateur de l'Académie Pontificale pour la vie, explique qu’Amoris Laetitia peut être lu en continuité avec l'Encyclique Veritatis Splendor du Pape Jean Paul II sur les enseignements moraux de l'Église.

Mais il ajoute que des interprétations variées de l'Exhortation Apostolique du Pape François sur la famille signifient que la clarification « devra venir dans le futur » puisque certaines passages d'Amoris Laetitia « pourraient bien donner l'impression qu'il n'y a plus de vérité morale objective ». Le fait de répondre aux dubia est donc d'une « importance capitale », explique le père Woodall, et plus l'attente sera longue, « plus grand sera le risque de préjudice ».

Le théologien moral Britannique dit aussi que, d'après ce qu'il a vécu, « l'anxiété et la confusion sur les questions soulevées par les Cardinaux sont très réelles et répandues » et cite deux « épisodes très tristes » qui, dit-il, sont emblématiques du problème ».

Accueillez-vous bien cette initiative des Quatre Cardinaux ?

Nous devons distinguer deux initiatives de la part des Cardinaux, la première a été de formuler les doutes formels sur Amoris Laetitia et de communiquer leurs préoccupations au nom de l'Église dans son ensemble au Saint-Père, la seconde a été de décider de rendre la question publique. Je suis très heureux de la première initiative. Ça a dû prendre beaucoup de réflexion et de prière ainsi qu’une rédaction soigneuse pour avoir formulé les doutes si précisément. À mon avis, les doutes sont très bien présentés, ils vont au nœud des enjeux et sont plus que justifiés. Ils ne sont pas exhaustifs et ont d'énormes implications pour la vie morale de tous les Chrétiens et pour le travail pastoral dans l'Église à tous les niveaux. La deuxième initiative, le fait d’aller en public, me laisse dans le doute ; d'une part, les questions soulevées sont d'une importance fondamentale pour l'ensemble de l'Église, mais d'autre part, il pourrait sembler que ce mouvement ouvre une division dans l'Église même si l'on pouvait penser qu'une telle division existait déjà. Ce qui doit être reconnu, cependant, c'est que les Quatre Cardinaux se sont exprimés dans le texte non seulement avec une grande précision et d'une manière très mesurée, mais avec une courtoisie et un respect évidents, avec une inquiétude de conscience sincère et non en opposition au Pape, mais davantage dans un appel à lui sur ce qui est d'une importance fondamentale pour la vie des Chrétiens et pour le bien de l'Église.

Quelle est l'importance de clarifier ces questions ?

À mon avis, les doutes que les Cardinaux demandent à être clarifiés sont d'une importance capitale pour tous les disciples du Christ et pour l'Église. Il s'agit de notre fidélité au Seigneur lui-même, du sens de la demande de conversion par rapport à la Foi en l'Évangile, de la distinction fondamentale entre ce qui est moralement bon et ce qui est immoral, de la Tradition de l'Église elle-même dans sa transmission des implications morales de l’Évangile ainsi que dans sa pratique sacramentelle et pastorale. Il serait difficile d'exagérer l'importance des questions à clarifier. Certaines lectures d'Amoris Laetitia pourraient bien donner l'impression qu'il n'y a plus de vérité morale objective, que la centralité de l'amour, de la miséricorde et du pardon à l'Évangile signifie maintenant que ceux qui ont l'intention de persister dans des modes de vie qui sont sérieusement en contradiction avec l'enseignement de Jésus et de l'Église sont néanmoins dans un état de grâce et qu'il importe peu que les gens soient fidèles au mariage et à son indissolubilité ou qu'ils soient dans les unions adultères parce qu'ils peuvent tous recevoir la Sainte Communion et sont tous en état de grâce. Bien sûr, Amoris laetita ne le dit pas cela du tout et réaffirme l'enseignement de Jésus sur l'indissolubilité, mais c'est exactement l'ambiguïté des assertions de l'Exhortation Apostolique qui a amené les Quatre Cardinaux à formuler ces doutes et à demander leur clarification. L'anxiété et la confusion au sujet des questions soulevées par les Cardinaux sont très réelles et répandues. Mis à part ce que je rencontre dans mon travail avec les étudiants et dans la paroisse, y compris le confessionnal, deux épisodes très tristes que j’ai vécus récemment sont emblématiques du problème. Un prêtre, dont l'Évêque a donné une interprétation apparemment indulgente de l'Exhortation en termes d'admettre ceux qui sont dans des relations adultères à la Sainte Communion cherche à se dispenser des devoirs de son état clérical car il est incapable en conscience de continuer à pratiquer comme prêtre dans un tel contexte. Deuxièmement, non seulement en raison de l'Exhortation, mais aussi après d'autres déclarations sur la Réforme ( note : déclarations du Pape à Lund, Suède chez les Luthériens ? ), etc., une dame a abandonné la pratique de sa Foi parce qu'elle sent que tout ce qu'on lui dit maintenant est en contradiction avec ce qu'on lui avait toujours enseigné auparavant comme Catholique. Le Pape François ne voudrait pas que personne ne se sente pressé d'abandonner la pratique du ministère sacerdotal ou de la foi Catholique. Son désir passionné d'atteindre les gens dans des situations pastorales très délicates est connu de tous et est partagé par tous. Amoris Laetitia nie que ce qui est proposé soit une « double moralité », à savoir d'enseigner une chose et de faire ou de permettre de faire le contraire. Pourtant, certaines parties du texte sont très ambiguës, les doutes formulés par les Quatre Cardinaux ont capté l'essence des enjeux et, si le but du texte d’Amoris Laetitia était certainement d'essayer de soulager les problèmes pastoraux très réels de certains, il ne peut pas être exclu que ce document ait pu provoquer une crise différente, non moins importante, impliquant des questions fondamentales en théologie morale et en pratique pastorale. C'est pourquoi, à mon avis, les doutes soulevés par les Cardinaux doivent être clarifiés.

Quel est votre niveau d'espoir que la confusion au sujet de Amoris Laetitia sera résolue ?

Une résolution dans un proche avenir ne me semble pas très probable. Les positions sont devenues polarisées. Il est vrai que le monde a vécu une crise de valeurs morales depuis de nombreuses décennies et il est probable qu'il ait toujours vécu au milieu de ces crises dans le passé. La vie morale Chrétienne n'est pas l'Évangile dans son intégralité, mais elle est une partie nécessaire de la réponse à l'Évangile et de vivre et de témoigner de la Foi. Ça sera toujours le cas que l'enseignement de l'Église sur la morale n'aura pas toujours été suivi par tous ; d'où la nécessité de la conversion continue et du Sacrement de la Réconciliation. Néanmoins, l'enseignement moral de l'Église a été manifestement cohérent avec la Doctrine enseignée par Jésus et le témoignage de nombreux Catholiques, sinon de la majorité, a été tel que les non-chrétiens ont reconnu à la fois le refus des gens de tuer les enfants à naître et nouvellement nés et de refuser de violer l'intégrité du mariage, entre autres choses. La contribution de la théologie morale et du Magistère moral au mouvement œcuménique, étant donné qu'aucune autre Église ou communauté ecclésiale n'a rien de comparable et aussi au bien commun des sociétés à travers le monde et à travers les siècles, a été très impressionnante même si les gens n’ont pas été d'accord avec tout et même si certains et peut-être beaucoup n'ont pas toujours réussi à vivre pleinement ces exigences. Le service du Magistère et de la théologie morale Catholique pour la formation soigneuse des consciences de ceux dans l'Église et ceux sans allégeance à l'Église a été sans précédent. À l'ère du relativisme moral massif, l'impression que le Magistère lui-même pourrait peut-être se contredire, compromettre les vérités morales fondamentales, dire une chose tout en encourageant le contraire, serait préjudiciable. Si les doutes des Cardinaux ne sont pas clarifiés bientôt, je pense que ce sera très regrettable. Leur clarification devra venir dans le futur mais plus nous devrons attendre, plus ce sera difficile et plus le risque de préjudice sera grand.

Il est dit souvent et du Pape lui-même que, sur cette question, les réponses « oui » et « non » ne s'appliquent pas, que les réponses en noir et en blanc obscurcissent la réalité de la vie des gens et que la pastorale et le discernement sont nécessaires. Qu'en dites-vous ?

Il ne fait aucun doute que la réalité de la vie des gens est complexe et très variée. C'est pourquoi le Pape François appelle à un discernement soigneux et à un soin pastoral approprié. Personne ne pourrait s'y opposer. Mon expérience de théologien, de canoniste et de pasteur ne me laisse aucun doute que les prêtres qui n'écoutent pas, qui tirent des conclusions, qui ignorent l'enseignement de l'Église sur la morale, la discipline sacramentelle, etc., jugent mal la réalité de la vie des gens, donnent de mauvais conseils et parfois causent de très réels préjudices. C'est pourquoi les séminaristes et les prêtres doivent étudier, car ni l'ignorance ni la sympathie ne sont une base solide pour la pastorale. C'est pourquoi aussi un prêtre, dans le confessionnal ou dans la pastorale plus généralement, doit s'occuper de la personne devant lui, écouter attentivement et chercher à comprendre la situation avant de décider ou d'agir sur une question. Cela fait partie de la vertu de la prudence, la vertu clé de la vie morale, et elle fait partie d'un véritable discernement. Il s'agit, en outre, de l'accompagnement dont parle le Pape François dans Amoris Laetitia parce qu'un pasteur est là pour soutenir la personne qui cherche conseil ou de l’aide au mieux de sa capacité, que ce soit une seule fois ou sur une période de temps. Cet accompagnement implique souvent d'encourager quelqu'un à persévérer dans les efforts qu'il fait pour s’améliorer (la loi de la gradualité) et, espérons-le, conduira à une intégration plus complète de la personne dans la communauté de la paroisse et de l'Église. Les choses ne sont pas « noir » et « blanc » comme si le même conseil suffirait pour tout ou comme s'il pouvait y avoir une réponse automatique à tout le monde dans des circonstances qui peuvent sembler initialement similaires si, en écoutant le paroissien, ils sont de fait différents. Pourtant, ce discernement, cet accompagnement et cette intégration ne sont pas possibles et ne peuvent être poursuivis sans référence ni contradiction avec la vérité morale. Les choses ne sont pas « noir ou blanc » en termes de circonstances dans lesquelles nous agissons moralement, mais notre intention doit être moralement droite et non seulement à long terme, mais dans tout ce que nous faisons, conseillons ou recommandons et l'intention de la personne que nous conseillons doit toujours être dirigée uniquement vers ce qui est objectivement et moralement vrai et bon. Même cela ne suffit pas ; une bonne intention est nécessaire pour ce que nous faisons pour être moralement bon, mais ce n'est jamais suffisant. Ce que nous avons délibérément choisi de faire pour accomplir une intention droite doit aussi être moralement bon et en particulier ne doit pas être immoral. Ici, il peut y avoir des points qui ne sont pas noirs et blancs lorsqu'il s'agit de choisir entre différentes options, qui sont moralement droites, sur ce qu'il faut faire pour poursuivre une bonne intention, mais nous ne pouvons jamais délibérément poursuivre une intention immorale Et nous ne pouvons jamais délibérément choisir de faire ce qui est immoral pour mettre en œuvre une bonne intention ; ici les choses sont en noir et blanc.

Voyez-vous Amoris Laetitia comme incompatible finalement avec Veritatis Splendor et, si oui, quelles conséquences pourrait-il y avoir pour l'enseignement moral de l'Église ?

Il n'y a aucune difficulté pour beaucoup d'enseignements dans Amoris Laetitia puisque de grandes parties de ce document présentent une fois de plus des enseignements du Christ et du Magistère de l'Église sur le mariage ou sur l'amour en général. Il y a beaucoup de sections qui peuvent et doivent être lues qui sont édifiants, qui ont des implications directement pour le mariage, mais indirectement pour ceux qui vivent d'autres vocations, comme l'analyse de 1 Cor 13 avec ses indications précieuses sur la façon de discerner une vocation d'amour (marié) et sur ce qui doit être fait positivement pour poursuivre cette vocation et pour la vivre heureusement et efficacement. Rien de tout cela n'est en contradiction avec Veritatis Splendor. Les difficultés surgissent sur les points soulevés par les Quatre Cardinaux, car certaines interprétations de l'Exhortation du Pape François pourraient bien aller à l'encontre des enseignements de l'Encyclique de Jean-Paul II. Si de telles interprétations étaient adoptées dans la pratique pastorale, cela serait très dommageable, à mon avis, pour l'enseignement moral de l'Église et plus encore pour sa pratique pastorale. Le document final du Synode des Évêques de 2015, dans son traitement de la conscience, était sérieusement défectueux. Ce qui est dit dans Amoris Laetitia sur la conscience et sur le discernement, sur l'accompagnement et l'intégration doit être lu et mis en œuvre en stricte conformité avec la Tradition de l'Église, son Magistère moral et spécifiquement Veritatis splendor et sa pratique pastorale enracinée dans cette Tradition et enseignée dans ce Magistère.