mercredi 11 janvier 2017

L'Église en crise

Diaspora de l'Allemagne
et tous les autres pays aussi





Par Markus Günther

Traduction de Robert et Maike Hickson

SOURCE : One Peter Five
Le 10 janvier 2017

Note de Robert et Maike Hickson : L'article suivant a été traduit de l'original Allemand tel qu'il avait été publié initialement en décembre 2014 par le journal Allemand Frankfurter Allgemeine Zeitung (FAZ) (29 décembre 2014). Nous considérons cet article comme une excellente description, à la lumière plus étendue de l'histoire, du déclin du Christianisme en Allemagne. Nous pensons qu'il pourrait aussi intéresser spécialement nos lecteurs dans les discussions actuelles concernant le rôle des Prélats Allemands à Rome.


L'Allemagne est-elle un pays Chrétien ? Ça dépend. Sur papier, les églises lient toujours des millions de personnes. Mais leur influence est faible dans la vie de chaque personne. Depuis les derniers temps du Christianisme.

Dans la nuit du 13 au 14 décembre 1964, il y a près de cinquante ans, un étudiant portant le nom de Franz errait dans les rues de Münster. Il ne pouvait pas dormir. Trop éveillé par une homélie qu'il venait d'entendre en début de soirée à la Cathédrale, présentée par un jeune prêtre et professeur seulement quelques années plus âgé que lui et qui avait interprété l'Avent et le Noël dans une toute nouvelle façon, oui, même révolutionnaire : le jeune théologien a dit que l'ancien enseignement, selon lequel l'histoire humaine se sépare en temps de ténèbres et en temps de Lumière, c'est-à-dire avant et après la naissance du Christ, ne pouvait plus être prise au sérieux aujourd'hui . Qui voudrait — après les deux guerres mondiales, après Auschwitz et Hiroshima — encore vouloir parler de la période du salut qui aurait commencé il y a 2000 ans à Bethléem ? Non, la séparation entre les ténèbres et la Lumière, entre l'emprisonnement et la Rédemption, ne passe pas directement dans l'histoire, mais directement dans notre âme individuelle. L'avènement n'a pas lieu sur le calendrier mais dans nos cœurs — où il s'arrête exactement là, et sans effets. C'était un peu beaucoup, et l'on peut bien imaginer que l'étudiant ne pouvait pas trouver son sommeil après cette homélie, mais voulait être seul pour penser par lui-même à tout ce qui avait été dit.

Aujourd'hui, les deux sont des vieillards — l'étudiant et le prédicateur de cette soirée mémorable à Münster — Franz Kamphaus qui a connu à l'époque une nuit d'insomnie ; et Joseph Ratzinger qui, comme une jeune star académique de 37 ans, a secoué l'étudiant en théologie. Étonnant comment les parcours de vie de ces deux hommes se sont croisés là pour la première fois. En regardant avec recul, ces deux noms — Ratzinger et Kamphaus — représentent deux parcours de l'Église en Allemagne que l'on ne doit pas décrire avec les termes de « droite » et de « gauche » mais qui étaient, en effet, tout à fait opposés l'un à l'autre. Tous deux ont essayé de proclamer le Christianisme dans des conditions changeantes et de le sauver dans son passage dans le monde moderne — et ils ont combattu amèrement sur les vrais et les faux compromis relatifs à la relation entre le Christ et le monde. Mais maintenant, à la fin de leur vie, les deux sont unis au-delà de toutes les différences par un échec commun : le Christianisme en Allemagne est spirituellement en faillite.

L'Église en Allemagne ressemble à l’ancienne RDA [République Démocratique Allemande ; dans la partie orientale communiste d'Allemagne]

Ni la façon modeste, victorieuse de Kamphaus, ni la théologie intelligente de Ratzinger qui a gouverné l'Allemagne hors de Rome n’ont changé un iota l'Église en Allemagne. Pas même un Pape Allemand — qui aurait, en passant, même envisagé une telle chose être possible en 1964, pas même vingt ans après la fin de la guerre ? — n’a réussi à faire revivre le Christianisme en Allemagne. Le Pontificat Allemand n'a laissé derrière lui qu'un peu de fierté nationale et de jolies images. Kamphaus et Ratzinger — modernistes et traditionalistes, zélés réformateurs et conservateurs de fer — ils sont tous réunis maintenant en Allemagne devant un tas de décombres.

Bien sûr, on peut nier tout cela. On peut dire, par exemple, que l'Allemagne est encore un pays Chrétien parce que près des deux tiers de tous les Allemands sont membres de l'une des deux grandes églises, parce que les enfants continuent à recevoir dans les écoles publiques l'enseignement religieux, parce que les Croix pendent aux murs de nos tribunaux et de nos écoles et parce que les églises font un travail précieux dans les jardins d'enfants et les hôpitaux. Même dans le préambule de la Constitution, il y a encore la référence à Dieu et la chancelière [Angela Merkel] a appelé l'aide de Dieu en prenant son serment d'office. Ainsi, l'Allemagne n'est-elle pas un pays Chrétien ?

Oui, la façade historique est toujours debout, c'est vrai, et elle est étonnamment bien conservée. Mais, à bien des égards, l'Église en Allemagne ressemble aujourd'hui à la fin de la RDA : elle semble stable mais juste avant son effondrement. Et comme c'était le cas avec la fin de la RDA, de nombreux fonctionnaires se trompent maintenant. Des pasteurs et des Évêques, aussi de nombreux bénévoles, voient dans les paroisses des paysages fleurissants où se trouve un désert déjà présent depuis longtemps. Aimez les aveugles, après tout. Et là, où il est question de sa propre existence, l'optimisme pratique aveugle notre vision objective de la réalité.

Un échec en tant que communauté de Foi

Les vernis brillants et les structures robustes sont d'une aide dans la tentative de se tromper soi-même : dans notre pays, il y a 45 000 églises et la plupart d'entre elles — dans leurs structures — sont en bon état. Cette année [2014], l'Église Catholique et l'Église Évangélique en Allemagne recevront plus d'argent que jamais. La musique de l'église Allemande est la meilleure au monde. Il y a encore 44 000 mariages Catholiques par an et 225 000 confirmations Protestantes. N'est-ce pas rien ? Il y a l'argument selon lequel les églises sont le deuxième employeur en Allemagne et elles offrent ainsi à plus d'un million de personnes un emploi assuré.

Ensuite, l'Église a finalement atteint le niveau de légitimité de l'usine locale d'incinération des déchets.

Non, une église peut être prise au sérieux, ni comme un employeur ni comme un soutien du système de bien-être, mais seulement comme une communauté de Foi. Et c’est exactement cela — le contenu commun de la Foi — qui s'est surtout dissous dans l'air. Les Églises devraient être un peu inquiètes du fait que seulement un tiers des Allemands croient en l'Incarnation alors qu'en même temps, selon les statistiques, les deux tiers des Allemands sont Chrétiens. Mais c'est encore pire : même parmi les fidèles, le contenu central du message Chrétien est rejeté en masse. 60 pour cent ne croient pas en la vie éternelle. En comparaison, un Allemand sur quatre croit qu'une rencontre avec un chat noir porte malheur. Plus de gens entre Flensburg [au nord] et Oberammergau [au sud] croient aux OVNI que dans le Jugement Dernier. Bienvenue à la Diaspora Allemande.

Les cultes d'adoration sont encore célébrés — juste sans Dieu

À quel point la faible participation de l'Église à la Foi a été démontrée par un sondage mené par l'Institut Allensbach sur demande de l'Église Catholique. Il s'est avéré être si dévastateur que les résultats n'ont jamais été publiés. Lorsqu'on leur demande pourquoi ils sont Catholiques, 68 pour cent répondent : « Parce qu'on peut alors célébrer dans l'Église des événements importants dans la vie, par exemple le mariage, le baptême ». Quand on traite de la deuxième raison la plus donnée, on peut admirer leur honnêteté : « Pour moi, ça doit faire partie de la vie, c’est une tradition dans notre famille ». Il est évident que ces raisons ne peuvent être considérées comme religieuses mais plutôt comme des raisons culturelles et sociales. La plupart des pasteurs locaux peuvent confirmer cette conclusion : l'église fonctionne mieux là où elle promet une grande fête. Un mariage en blanc — souvent dans une église étrangère, mais imposante — est encore très demandé, la même chose pour les images d'un enfant lors de sa Première Communion en robe blanche ou d'un garçon de Confirmation en costume foncé. Mais, presqu’un enfant sur trois confirmé ne croit pas du tout en Dieu. Ici, la comparaison avec la RDA s'impose de nouveau : lorsque le socialisme avait déjà été en faillite, la cérémonie d'initiation des jeunes [Jugendweihe] était encore très populaire. Elle a même survécu à l'effondrement de la RDA et continue encore simplement à être célébrée bien qu'elle soit vidée de son sens et désormais libérée de son contenu socialiste. De plus, de nombreux cultes sont des événements exclusivement culturels (c'est-à-dire : un point de rencontre hebdomadaire, un folklore annuel, une fête familiale), afin qu'ils puissent continuer à être célébrés de la même manière après la [ prétendue ] preuve finale de l'inexistence de Dieu .

La dernière période du Christianisme en Allemagne a commencé. La taxe ecclésiastique sera supprimée, soit en raison de pressions politiques, soit parce qu'elle sera de toute façon éteinte après 2030 ; la dernière génération qui a été socialisée dans un sens Chrétien et qui est toujours active dans les paroisses, quittera bientôt la vie professionnelle et mourra dans les trois prochaines décennies. Ensuite, le vernis de l'église craquera également et sera bientôt écrasé. Derrière elle, il apparaîtra une minorité qui ne sera pas beaucoup plus grande que la communauté des Témoins de Jéhovah.

Ça va constamment en déclin

En revanche, tous les ans il y a une renaissance religieuse proclamée dans les médias, de préférence à l'époque de Noël. Les journalistes et les sociologues veulent alors avoir discerné une tendance : le retour aux racines Chrétiennes, la recherche de sens de la nouvelle génération, d'abord un effet Benoît et maintenant — le plus récent — un effet François. En vérité, il n'y a aucune indication pour un tel retour. Les chiffres se déplacent constamment dans la même direction : vers le bas. En 2013, l'Église Catholique a déjà perdu à elle seule 10% de ses fidèles.

Le retour à la religion n'existe pas. Mais ce qui est intéressant, le nombre d'athées ne monte pas non plus. On pourrait penser, après tout, que le détournement des églises irait de pair avec une forte augmentation de l'athéisme. Mais il ne peut pas en être question. De toute évidence, même ceux qui ne se sentent pas attirés par les religions traditionnelles ne sont pas satisfaits de l'explication selon laquelle, à un moment donné de l'histoire, il n'y avait rien et qu’alors, le monde serait sorti du Big Bang ; que l'humanité aurait émergé d'une succession d'accidents évolutifs — et chaque personne aussi ; que le monde ne consiste que dans ce que l'on peut voir, mesurer et comprendre ; qu'avec la mort, tout est tout simplement fini. La question de savoir d'où on vient et où l’on va, la quête de Dieu est immanente chez l'homme. Dans les moments décisifs de la vie, c'est-à-dire quand il s'agit de la maladie et de la mort, des abîmes de sa propre vie, de la culpabilité et de l'échec, de l'espoir et du chagrin, et surtout de l'expérience de l'amour, la quête de Dieu revient encore et encore dans notre conscience.

« Si un jour une sorte de religion disparaîtrait et que même le mot « Dieu » serait complètement supprimé, a dit une fois Karl Rahner, on réinventerait, après tout, ce mot pour le mystère sans nom de notre existence ».





Les religions doivent formuler des vérités absolues

Pour la majorité de l'humanité à l'intérieur de l'Église, et aussi à l'extérieur, la quête de Dieu restera un sujet pour toute une vie et avec laquelle quête on ne finit jamais vraiment. Les changements de vie se reflètent aussi dans la biographie de la Foi. Un athéisme déterminé est l'exception ; une foi vague, souvent diffuse est aujourd'hui le cas standard et la norme. On pourrait aussi dire : ils existent encore en grand nombre ceux qui cherchent et qui doutent, ceux qui demandent Dieu et, avec intérêt, cherchent des réponses — mais les églises les rejoignent de moins en moins.

Mais pourquoi ces chercheurs ne trouvent-ils plus les repères ? Pourquoi l'offre et la demande ne se combinent-elles pas ? La réponse la plus populaire à cette question est la suivante : parce que l'église n'est plus à jour. Elle devrait s'adapter de plus en plus aux réalités de la vie de l'homme d'aujourd'hui. Cela semble plausible à première vue, mais c'est un non-sens sous un regard plus attentif. Parce que l'Église Évangélique en Allemagne a accompli plus ou moins tout ce qui est encore exigé de l'Église Catholique pour être suffisamment à jour finalement : à savoir le sacerdoce pour les femmes, l'abolition du célibat, la libéralité à l'égard des questions morales, la pleine acceptation des homosexuels et des divorcés/remariés. Si c'étaient vraiment les causes du malaise du Christianisme, les Protestants devaient faire beaucoup mieux que les Catholiques. Mais ce n'est pas le cas. Une seconde erreur s’ajoute lorsque nous utilisons le mot magique populaire « à jour » : car, là où l'Église ne se réfère pas à des vérités intemporelles, non négociables, elle se révèle être une simple œuvre d’homme. Les programmes politiques doivent être à jour, les offres de divertissement aussi ; une religion doit pouvoir se réclamer des vérités absolues — ou alors elle n'est pas une religion.

Rien que du tamtam bruyant et du mumbo-jumbo

Au lieu de cela, les deux églises en Allemagne — pas toujours officiellement mais de facto, c'est-à-dire dans la vie pratique — ont abandonné depuis longtemps le contenu central de la Foi [l'Incarnation, le Péché, la Grâce, le Jugement Final, la Vie Éternelle etc. ]. En essayant de ne pas offenser personne et de rendre l'accès à la Foi aussi facile que possible, beaucoup de choses ont été adoucies du moins un peu : Jésus « le Fils de Dieu » est devenu Jésus, un modèle comme Bouddha ou Gandhi. La Résurrection est devenue une légende que l'on ne doit pas prendre littéralement mais plutôt au sens de « Celui qui vit dans le cœur de ses proches n'est pas mort ». Le plus petit dénominateur commun de cette proclamation ne consiste souvent que davantage en une prose réconfortante [Wohlfühlprosa] qui était destinée à atteindre le plus grand nombre possible de personnes mais qui semblait être seulement facultative. La paix dans le monde, plus de justice pour tout le monde, ne plus être toujours aussi égoïste — [à cet ensemble d'abstractions], toute assemblée de personnes plus ou moins décentes peut être d’accord. Un appel venant de l'UNESCO ou de Greenpeace ne semble pas différent. Pour cela, Dieu n'est pas nécessaire.

Quand, chaque année encore, c'est-à-dire pendant Noël, les églises sont de nouveau remplies, les choses sont festives, mais l'éclat de la Foi saute rarement vers les autres. Beaucoup de fidèles se demandent — sur l'église et sur eux-mêmes : qu'est-ce qu'ils cherchaient ici ? Et pourquoi n'ont-ils rien trouvé ? [À ce moment sacré et dans ce lieu sacré,] On ne sent presque rien des actions sacrées. Si le nomade spirituel atterrit dans une liturgie traditionnellement inspirée, le résultat n'est pas mieux non plus. Parce qu’ici, l'étranger reste un étranger même plus ou moins et se détourne encore. La liturgie suppose beaucoup de connaissances, sinon on ne voit que du tamtam et du mumbo-jumbo.

La foi sans images est une idéologie

Peut-être que l'homme d'aujourd'hui avec son esprit éclairé se tient parfois dans son propre chemin. La Foi exige de la candeur et de la naïveté, une volonté d'abandonner le contrôle et d'entrer dans quelque chose de mystérieux et de difficile à saisir. Tâtonner et espérer. Pas étonnant que cela devienne de plus en plus difficile pour la plupart des gens dans un monde qui est sur le point d'organiser totalement et de manière industrielle les dernières zones intactes de la vie — la sexualité, l'amour, la naissance et la mort. Le contrôle total de la vie et la domination complète de sa propre vie, sont maintenant à l'ordre du jour; un sol moins fertile pour la Foi n'est pas imaginable.

Mais les églises elles-mêmes ont beaucoup contribué à détruire la piété et la fidélité enfantine — ou mieux: à détruire l'immédiateté médiatrice des images religieuses. La tempête [iconoclaste] contre les concepts traditionnels a commencé dans les têtes. Peut-être est-ce là le développement le plus tragique de la théologie moderne : vouloir détacher le contenu de ses images [ et des signes sacrés palpables ], abstraire la Foi et compter sur la capacité [ présumée ] de l'homme d’aujourd'hui pour mieux traiter avec une idée qu’avec une image. C’est une erreur. Une Foi sans images est de l’idéologie et une idéologie doit être jugée par la raison individuelle et par la mode prédominante de l'époque. Une image reste une image, elle défie, fascine, irrite, est acceptée ou rejetée, mais elle s'affirme. Celui qui détruit les images, enlève aussi tout des idées. Celui qui ne veut pas imaginer Dieu comme une personne, mais plutôt comme un être abstrait, comme une forme d'énergie ou comme une puissance, perdra aussi sa Foi à cause de cela. Car, chaque relation humaine — et la Foi n'est rien d'autre que cela — a besoin, en tant que contrepartie, d'une personne vivante.