mardi 20 septembre 2016

Sermon pour le Dix-huitième Dimanche après la Pentecôte

« La nuit noire de l'âme»



par le Père Richard G. Cipolla
Paroisse de Sainte Marie
Norwalk, Connecticut

SOURCE : Rorate Caeli




De l'Évangile de Saint Matthieu : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi M’as-tu abandonné ? ».

De l'Évangile de Saint Jean : « J’ai soif ».


Il y a plusieurs années, j'ai essayé de lire « Histoire d'une âme » de Sainte Thérèse de Lisieux. J'étais sur le point d'entrer dans l'Église Catholique et j’ai pensé que je devrais lire cela à cause de la grande popularité de Sainte Thérèse dans l'Église, la Petite Fleur. Je n’ai pas pu passer au travers. Je l'ai trouvé trop mielleux et faisant trop piété française de la fin du XIXe siècle. Alors que j'enseignais à New York et juste après avoir été reçu dans l'Église Catholique, j'ai pris l’habitude d'aller à la messe tôt le matin à l’église Corpus Christi dans l'Upper West Side. J'aimais beaucoup le pasteur, un homme très intelligent et un peu rouspéteur. Un matin, il a donné une brève homélie à l’occasion de la fête de Sainte Thérèse et il l'a décrite comme une femme d'acier. J'ai été très surpris. Une femme d'acier ! Venant de lui, c'était tout un éloge, je suis alors retourné à l'« Histoire d'une âme » et j’ai passé au travers. La meilleure partie pour moi était vers la fin quand elle décrit en termes voilés mais réels sa lutte avec sa Foi. Cela m'a incité à lire ses dernières conversations où cette lutte est plus apparente. Quelques mois avant sa mort, elle a dit à Mère Agnès : « Regardez ! Voyez-vous le trou noir où l'on ne voit rien : c’est un trou similaire à ce que je suis en autant que mon corps et mon âme sont concernés. Ah ! Quelle noirceur ! Mais je suis en paix ». Elle n'a pas reçu la Sainte Communion au cours des derniers mois de sa vie. Sur son lit de mort, elle a entendu des voix lui disant que le Ciel était tout simplement le fruit de son imagination ; ses soeurs pensaient qu'elle refusait de recevoir la Communion de peur de la profaner par une quinte de toux. Mais ce n’était pas ça du tout. C’était la noirceur qu'elle connaissait comme absence de Foi. Ce fut ce livre qui m'a fait la comprendre comme étant une femme d'acier et elle est devenue une véritable force spirituelle dans mon sacerdoce.

Tout cela me revint il y a six ans lorsque Mère Teresa était sur le point d'être béatifiée. Le prêtre qui était le postulateur de la cause de canonisation de Mère Teresa a publié un certain nombre de lettres de Mère Teresa à ses confesseurs et à ses directeurs spirituels qui ont parlé avec tant d'éloquence et de clarté de la noirceur spirituelle profonde qui était présente dans sa vie religieuse entière sauf un bref moment au début en tant que sœur de Loreto quand il y avait une relation mystique profonde avec la personne de Jésus-Christ au cours de laquelle elle a reçu le sens profond de sa vocation.

Écoutez ses paroles écrites peu avant qu’elle ait fondé les Missionnaires de la Charité.

« Dans la noirceur... Seigneur, mon Dieu, qui suis-je pour que vous deviez m’abandonner. J’appelle, je m’accroche, je veux, et il n'y a pas personne pour me répondre ... Lorsque je tente d'élever mes pensées vers le Ciel, il y a un tel vide de condamnation que ces mêmes pensées me reviennent comme des couteaux tranchants et blessent mon âme. L’Amour — le mot — ne signifie rien. On me dit que Dieu vit en moi et pourtant la réalité de la noirceur, de la froideur et du vide est si grande que rien ne touche mon âme ».

Et plus :

« Ils disent que les gens en enfer souffrent la douleur éternelle à cause de la perte de Dieu. Dans mon âme, je sens cette terrible douleur de la perte, de Dieu qui ne me veut pas, de Dieu qui n’est pas Dieu, de Dieu qui n’existe pas vraiment. Ce terrible désir ne cesse de croître et je sens comme si quelque chose va se briser en moi un jour. Le Ciel est fermé de tous les côtés. Je me sens comme refusant Dieu ... Où est ma Foi... même au plus profond de moi, il n'y a rien, mais c’est vide et noir… Mon Dieu ... combien douloureuse est cette douleur inconnue... Je n’ai pas de Foi… Je n’ose pas prononcer les paroles et les pensées qui se pressent dans mon cœur... à cause du blasphème ».

Vous pouvez imaginer ma surprise quand j’ai lu le sermon de François lors de la messe de la canonisation de Mère Teresa où il n'y avait aucune référence à cette sombre nuit qu’elle a vécu pendant la majeure partie de sa vie. Au lieu de cela, nous avons eu le plus normal des sermons au sujet de son amour pour les pauvres et pour ses efforts héroïques en leur faveur tout cela au nom de la Miséricorde de Dieu dans la personne de Jésus-Christ. Tout cela est vrai. C’est tout merveilleux. Tout important. Mais en quelque sorte standard. Voilà ce que nous avons tous vu, c'est ce que le monde a vu, à savoir l'amour et la compassion remarquable qui comprenaient non seulement les pauvres et les exclus, mais l'enfant à naître tout aussi bien. Mais le monde a supposé et les Catholiques aussi ont supposé que ce qu'elle a fait et qui elle était, était le fruit de sa relation personnelle profonde avec Dieu et que c’était dû à la réalité et à la présence de cette relation, en particulier dans la prière, qu'elle a reçu la grâce et la force de faire ce qu'elle a fait et d'être qui elle était. Mais ça n'a pas été le cas. Et voilà pourquoi elle et Sainte Thérèse de Lisieux sont saintes pour notre temps, pour l'homme moderne, pour qui l'absence de Foi est ce qui le distingue des autres temps dans l'histoire. Ces deux femmes, mais Mère Teresa encore de façon plus pertinente pour notre monde, ont agi par leur Foi en Jésus-Christ même quand cette Foi n’était pas là. Les deux nous obligent à remettre en question ce que signifie la Foi, et la Foi, non pas comme une notion ou un concept, mais quelque chose de réel.

Le Bienheureux John Henry Newman a rappelé à ses contemporains et il nous rappelle aussi que la Foi est la conséquence de la volonté de croire. La Foi est un acte de la volonté, dont l’acte est rendu en effet possible en raison de la grâce de Dieu. Mais comme l'amour, la Foi est un acte de la volonté et toute tentative de la réduire à un sentiment ou à quelque chose qui peut être manipulé résulte dans une Foi contrefaite. Newman dit :

« Quand donc les hommes se courbent (pour ainsi dire) pour la tenir dans leurs mains ... .ils la substituent pour une émotion, une notion, un sentiment, une conviction ou un acte de la raison, qu'ils peuvent accrocher au-dessus d’eux et l’adorer. Ils visent à des expériences (comme on les appelle) en leur intérieur plutôt qu'envers Lui, c’est-à-dire sans eux ». Ceci est ce que Mère Teresa a compris si profondément et si douloureusement et c’est la raison pour laquelle elle pouvait répondre dans une lettre à un prêtre qui avait des problèmes avec sa Foi en ces termes : « En toi, aujourd'hui, Il veut revivre Sa Complète Soumission à Son Père. Ça n’importe peu ce que vous ressentez mais c’est ce qu'Il ressent en vous ».

Toute la question de la Foi doit être au sommet des préoccupations des Évêques à notre époque où le nombre de Catholiques qui vont à la messe est inférieure à 28% dans ce pays et plus faible en Europe. Mais ces questions religieuses, intellectuelles et existentielles ne semblent pas les intéresser beaucoup. Ils préfèrent chercher des solutions auprès des professionnels en entourloupettes qui promettent de changer les choses par des programmes qui sont plus appropriés pour des dirigeants d'entreprises qui ont besoin d'être motivés ou pour des ministres de la jeunesse qui confondent la Foi avec la sensiblerie et qui semblent être désemparés que cette approche soit vouée à l'échec, comme autant de Protestants l’ont douloureusement découvert au cours des dernières décennies. À une époque où les jeunes, qui sont sous l'emprise de la laïcité individualiste, doivent être mis au défi de voir à quoi une Foi raisonnable ressemble et ce que cela peut signifier pour eux, ils sont nourris avec des aliments pour bébés à la messe et aux événements de la jeunesse. À une époque où les hommes et les femmes Catholiques ont besoin d'être défiés intellectuellement et spirituellement, ce qu'ils rencontrent dans un si grand nombre de nos paroisses les empêche de s’abandonner à une Foi à un niveau plus profond.

Chaque chapelle des Couvents des Missionnaires de la Charité a un grand Crucifix sur l'autel. Et au-dessus du Crucifix, il y a les mots : « J’ai soif ». J'ai dit la messe depuis de nombreuses années pour les Missionnaires de la Charité à Bridgeport et je me suis souvent demandé pourquoi ce si grand Crucifix dans leur très petite chapelle. La taille démesurée du Crucifix offensait mon sens de la mesure, mon sens de l'esthétique. Et les paroles : « J’ai soif » sont écrites à gauche dans une écriture pas très élégante. Mais là maintenant, je comprends. Le fait d’être privée de toute consolation de la Foi, où même de la mémoire des premières rencontres spirituelles avec la Personne de Jésus-Christ où elle a trouvé sa vocation, Mère Teresa a été soumise au doute et à la noirceur de l’âme et pourtant, sachant en quelque sorte et à quelque part que c’était précisément dans les plus pauvres des pauvres , dans le misérable du monde, chez ceux dont personne ne se soucie, que la noirceur fait du sens si cela est possible : la Croix du Christ avec ses souffrances infinies, c’est tout ce qui fait du sens. L'agonie dans le Jardin est non seulement le prélude du Vendredi Saint, mais c’est aussi le début de la noirceur de Dieu, cette noirceur comprise par Abraham sur le point de sacrifier son fils, Isaac, cette noirceur comprise par Job et saccagé par ses amis qui ont aimé la lumière de la raison sans Foi plus que la terrible noirceur, la noirceur terrible qui est le cri de déréliction de la Croix : voilà ce qui a poussé Mère Teresa, voilà ce qui lui a donné sa soif, voilà ce qu'elle savait : que seul l'amour sacrificiel peut comprendre et, d’une façon, lui faire accepter cette noirceur et lui donner un sens. Et tout cela sans consolation, sans pieuses sornettes de la « nuit noire de l'âme » comme si cela est quelque chose de compréhensible ou un jeu religieux et, ayant juste à passer du côté ensoleillé de la rue, qui pourrait être réalisé en un plus mauvais film religieux hollywoodien. Quand j’ai célébré la messe hier matin pour les Missionnaires, j’en ai parlé. Je leur ai dit : « Ne transformez pas Mère Teresa dans une statue en fibre de verre, irréelle et creuse ».

Pour être saint, c’est-à-dire vivre une vie de sacrifice absolu pour les autres, sans aucun espoir d'une récompense ni sur la terre ni dans le Ciel : c’est quelque chose à méditer. C’est assez loin de ce que la plupart d'entre nous pensons de la Foi Catholique. Mais il peut y avoir, et même plutôt, je soupçonne qu'il en y a, il y en a ici à cette messe qui le comprennent, mais nous ne le saurons jamais. Parce que, tout comme les paroles, on dit « Hoc est enim corpus meum » et « Hic est calix sanguinis mei » en silence, ceux qui comprennent sont silencieux comme ils le devraient et doivent l’être.