lundi 2 mai 2016

Un refus d'accorder l'accès à la sainteté

au Chrétien ordinaire que nous sommes



Tribune libre :

TITRE ORIGINAL
Amoris Laetitia et le Modèle du Chrétien Ordinaire du Cardinal Kasper



Par Veronica A. Arntz
SOURCE : Rorate Caeli


Avec le document, Amoris Laetitia, culminant les deux récents Synodes sur le mariage et la famille, nous sommes peut-être confrontés à une bataille encore plus importante que prévue. Beaucoup a déjà été dit et écrit sur ce document, mais, dans cet essai, je voudrais revenir aux prémisses de base du Cardinal Walter Kasper et démontrer que celles-ci ont filtré dans l'Exhortation apostolique post-synodale.

Dans une interview avec Commonweal, dont j'ai parlé dans un article publié dans le Forum Vérité et Charité, Kasper parle du Chrétien moyen ou ordinaire et de son aptitude à vivre chastement après un remariage quand son premier mariage est toujours valide. Il discute de ce que j'appellerai le Modèle du Chrétien Ordinaire : « De vivre ensemble comme frère et sœur ? Bien sûr que j’ai un grand respect pour ceux qui font cela. Mais c’est un acte héroïque et l'héroïsme n’est pas pour le Chrétien moyen ».

Il continue : « Je dirais que les gens doivent faire ce qui leur est possible dans leur situation. Nous ne pouvons pas toujours accomplir l'idéal ou le meilleur en tant qu’êtres humains. Nous devons faire du mieux possible dans une situation donnée ». Ainsi, dans les mots de Kasper, le Chrétien « ordinaire » n'est pas capable de sacrifier la satisfaction sexuelle pour le bien de la vocation supérieure de l'Église qui appelle les couples mariés à être un miroir de l'Amour du Christ pour son Église. Parce que le Chrétien ordinaire est incapable de vivre d'une telle manière, Kasper estime qu'il est moralement et doctrinalement acceptable de changer l'enseignement de l'Église afin de tenir compte de ces personnes.

Ce processus de pensée n’est pas nouveau pour Kasper. Aussi, nous le voyons dans son adresse, L'Évangile de la Famille, qui était l'allocution donnée au Consistoire des Cardinaux extraordinaire les 20 et 21 février 2014 en préparation du Synode extraordinaire de 2014 sur la famille. Ici, Kasper note l'héroïsme de ceux qui vivent seuls après une séparation ou un divorce. Mais il continue ensuite : « Cependant, de nombreux partenaires abandonnés, pour le bien des enfants, dépendent d'un nouveau partenariat et d’un mariage civil qu’ils ne peuvent plus quitter sans une nouvelle culpabilité »

Certes, cela est vrai : beaucoup d’individus se sont remariés après un divorce afin que les enfants puissent être élevés à la fois par une mère et par un père. Mais la proposition de Kasper à cette situation, alors qu’elle a été grandement discutée, est contraire à l'enseignement de l'Église.

Kasper écrit paradoxalement que l'Église ne peut pas se contredire concernant son enseignement sur l'indissolubilité, mais en même temps, Elle peut faire de la place pour du développement dans les enseignements qui permettraient aux divorcés remariés de rester ensemble et de recevoir la Communion. Il affirme que la permission aux couples divorcés et remariés de recevoir la Communion spirituelle, une permission faite par le Saint Pape Jean-Paul II et le Pape Benoît XVI Émérite, est un « nouveau ton ».

Si tel est le cas, alors, « N’est-ce pas un développement possible en ce qui concerne notre question aussi —un développement qui ne renonce pas à notre lien avec la Tradition de la Foi, mais qui fait avancer et approfondir les Traditions les plus récentes ? » Le développement que Kasper propose est le Modèle du Chrétien Ordinaire :

« Si une personne divorcée remariée est vraiment désolée qu’elle a échoué dans son premier mariage, si les engagements du premier mariage sont clarifiés et un retour est définitivement hors de question, si elle ne peut pas annuler les engagements qui ont été pris en charge dans le second mariage civil sans nouvelle culpabilité, si elle vise au mieux de ses capacités à vivre le second mariage civil sur la base de la Foi et d'élever ses enfants dans la Foi, si elle aspire aux Sacrements comme une source de force dans sa situation, devons-nous alors lui refuser ou pouvons-nous lui refuser le Sacrement de la Pénitence et de la Communion après une période de réorientation ? »

Tout d'abord, ça fait beaucoup de « si ». Deuxièmement, cette proposition suppose que le Chrétien « ordinaire » ne peut vivre l’« idéal » proposé par les enseignements de l'Église Catholique. Ce Modèle du Chrétien Ordinaire affirme que nous ne pouvons pas nous attendre à la réalisation de la plus haute vocation des Chrétiens Ordinaires — celle de vivre en conformité avec l'Évangile — eux qui ne comprennent justement pas la Doctrine ou qui n’ont pas le contrôle personnel pour vivre comme frère et sœur.

Le développement proposé par Kasper contredit l'enseignement de l'Église, en particulier vu dans Familiaris Consortio 84 et dans Sacramentum Caritatis 29, car ces deux documents avertissent les couples à vivre comme frères et sœurs quand un remariage a eu lieu.

La plupart d'entre nous espérions que nous serions débarrassés des idées de Kasper, d'abord au début du projet de processus Synodal. Si nous lisons Amoris Laetitia avec soin, cependant, nous trouvons plusieurs références au Modèle du Chrétien Ordinaire de Kasper.

Bien qu'il existe de nombreux endroits dans le texte, je me concentrerai sur trois. Le premier est dans le deuxième chapitre intitulé : « La réalité et les défis des familles ». François consacre une grande partie de ce chapitre sur les difficultés auxquelles les familles font face et, dans le paragraphe consacré à l’extrême pauvreté, il décrit la situation d'une mère seule, d’une mère qui travaille ayant besoin de laisser son enfant seul pour travailler. Il écrit :

Dans les situations difficiles que vivent les personnes qui sont le plus dans le besoin, l’Église doit surtout avoir à cœur de les comprendre, de les consoler, de les intégrer, en évitant de leur imposer une série de normes, comme si celles-ci étaient un roc, avec pour effet qu’elles se sentent jugées et abandonnées précisément par cette Mère qui est appelée à les entourer de la miséricorde de Dieu. Ainsi, au lieu de leur offrir la force régénératrice de la grâce et la lumière de l’Évangile, certains veulent en faire une doctrine, le transformer en « pierres mortes à lancer contre les autres » (49).

Alors que François ne fait pas référence spécifiquement aux divorcés remariés ici, il applique le Modèle du Chrétien Ordinaire. Il est difficile de savoir quelle est cette « série de normes » que l'Église imposerait à une mère seule qui travaille.

Des normes contre la cohabitation ? Des normes contre la contraception ? Des normes contre le remariage alors qu'un mariage valide existe encore ? En tout cas, François implique que toute « norme » imposée par l'Église sur cette mère seule serait trop difficile et trop exigeante pour elle ; ces normes ne seraient pas miséricordieuses envers sa situation.

Est-elle Chrétienne ou non n’est pas clair, mais ce qui est clair, c’est que l'une ou l’autre des normes de l'Église (vraisemblablement des normes concernant la moralité) ne seraient pas miséricordieuses ou acceptantes de sa situation. Elle est juste une Chrétienne « ordinaire » — elle ne peut pas accomplir une vie héroïque telle qu’exigée par l'Église (même si cette vie est toujours choisie par la personne et qu’elle est incapable d’accomplir cette vie sans la grâce de Dieu).

Le deuxième exemple que nous regarderons est dans le quatrième chapitre, intitulé « L'amour dans le mariage ». Alors que cette section commence avec une belle exégèse de 1 Corinthiens 13 [ voir ce passage en fin d'article ] et un appel de couples à vivre sacramentellement (cf. AL 121), François semble ne pas tenir compte de tout cela quand il écrit :

Cependant, il ne faut pas confondre des plans différents : il ne faut pas faire peser sur deux personnes ayant leurs limites la terrible charge d’avoir à reproduire de manière parfaite l’union qui existe entre le Christ et son Église ; parce que le mariage, en tant que signe, implique « un processus dynamique qui va peu à peu de l’avant grâce à l’intégration progressive des dons de Dieu » (AL 122).

L'Église a toujours reconnu que vivre l'Amour du Christ avec Son Église est difficile et nécessite une grande quantité de grâce de Dieu. Dans ce paragraphe, François cite Familiaris consortio. Dans la phrase qui précède celle citée par François, Jean-Paul II définit ce qu’il veut dire par « processus dynamique » :

« Il faut une conversion continuelle, permanente, qui, tout en exigeant de se détacher intérieurement de tout mal et d'adhérer au bien dans sa plénitude, se traduit concrètement en une démarche conduisant toujours plus loin ». (FC 9).

En tant que tel, Jean-Paul II ne nie pas cette difficulté de faire miroir à l'Amour du Christ avec Son Église dans la vie conjugale. Au contraire, il souligne que la conversion est nécessaire pour tout le monde même ceux qui ne sont pas mariés afin de remplir le message de l'Évangile.

Pourtant, quand nous lisons Amoris Laetitia 122, nous avons le sentiment que le fardeau de l'Évangile, et en particulier le message aux Éphésiens 5 : 21-33,[ voir ce passage en fin d'article ] est trop difficile à accomplir pour les personnes. Plutôt que de rappeler les couples à la nécessité de la conversion et de la difficulté que cela implique (bien que ce soit une difficulté accompagnée par la grâce), François dit simplement que l'accomplissement de l'appel du Christ est trop difficile et serait un fardeau pour le Catholique ordinaire, en suivant de cette manière les traces de la pensée de Kasper.

Le troisième et dernier exemple vient du huitième et du plus controversé chapitre, intitulé, « Accompagner, discerner et intégrer la fragilité ». Bien qu'il y ait beaucoup de choses à traiter dans ce chapitre, je vais me concentrer sur un seul.

François est écrit ici à propos de la situation difficile de ceux qui sont entrés une seconde union. Il écrit que ces situations « ne doivent pas être cataloguées ou enfermées dans des affirmations trop rigides sans laisser de place à un discernement personnel et pastoral approprié « (AL 298). En d'autres termes, chaque situation est différente, et un principe général émanant de l'Église ne peut pas être appliqué à chaque situation (à savoir, le commandement du Christ contre l'adultère peut ou non s’appliquer à tout le monde). François continue :

« Une chose est une seconde union consolidée dans le temps, avec de nouveaux enfants, avec une fidélité prouvée, un don de soi généreux, un engagement Chrétien, la conscience de l’irrégularité de sa propre situation et une grande difficulté à faire marche arrière sans sentir en conscience qu’on commet de nouvelles fautes ». ( AL 298).

François procède ensuite à paraphraser Gaudium et Spes 51 dans note 329, mais cela est au-delà de notre discussion ici. Il suffit de dire que, dans une tentative de mettre la Doctrine au niveau du Chrétien Ordinaire plutôt que d'élever le Chrétien Ordinaire aux exigences de la Doctrine, François a créé de la marge pour que les divorcés remariés restent ensemble et il n’a pas reconnu l’état de péché mortel de leur vie. Si, cependant, un couple vit dans une situation irrégulière contraire à l'enseignement de l’Église, alors leur « fidélité prouvée », leur « don de soi généreux» et leur « engagement chrétien » ne pourraient pas être la plénitude à laquelle l'Église les appelle.

Même si Amoris Laetitia affirme une grande partie de l'enseignement de l'Église sur le mariage et la famille, le fait que le Modèle du Chrétien Ordinaire imprègne l'Exhortation contredit les enseignements mêmes que François prétend défendre. Le document de François est orienté vers le supposé Chrétien « ordinaire » qui est incapable de vivre les exigences évangéliques. Quelle différence il y a avec ce message de Jean-Paul II dans Familiaris Consortio qui soutient :

« Voulus par Dieu en même temps que la création, le mariage et la famille sont en eux-mêmes destinés à s'accomplir dans le Christ et ils ont besoin de sa grâce pour être guéris de la blessure du péché et ramenés à leur « origine », c'est-à-dire à la pleine connaissance et à la réalisation intégrale du dessein de Dieu ». (3)

Plutôt que de reconnaître le rôle de la grâce de Dieu dans l'accomplissement des difficultés de la vie conjugale, François suppose que le Chrétien ordinaire, qui est en effet toujours appelé à l'héroïsme des saints, est incapable d’accomplir la Doctrine chrétienne, et donc, il adopte le Modèle du Chrétien Ordinaire du Cardinal Kasper comme modèle pour toute la vie Chrétienne.




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1 Corinthiens 13

Supposons que je parle les langues des hommes et même celles des anges : si je n'ai pas d'amour, je ne suis rien de plus qu'un métal qui résonne ou qu'une cymbale bruyante. Je pourrais transmettre des messages reçus de Dieu, posséder toute la connaissance et comprendre tous les mystères, je pourrais avoir la foi capable de déplacer des montagnes , si je n'ai pas d'amour, je ne suis rien. 3 Je pourrais distribuer tous mes biens aux affamés et même livrer mon corps aux flammes , si je n'ai pas d'amour, cela ne me sert à rien.

Qui aime est patient et bon, il n'est pas envieux, ne se vante pas et n'est pas prétentieux ; qui aime ne fait rien de honteux, n'est pas égoïste, ne s'irrite pas et n'éprouve pas de rancune ; qui aime ne se réjouit pas du mal, il se réjouit de la vérité. Qui aime supporte tout et garde en toute circonstance la foi, l'espérance et la patience.

L'amour est éternel. Les messages divins cesseront un jour, le don de parler en des langues inconnues prendra fin, la connaissance disparaîtra. En effet, notre connaissance est incomplète et notre annonce des messages divins est limitée ; mais quand viendra la perfection, ce qui est incomplet disparaîtra.

Lorsque j'étais enfant, je parlais, pensais et raisonnais comme un enfant ; mais une fois devenu adulte, j'ai abandonné tout ce qui est propre à l'enfant. A présent, nous ne voyons qu'une image confuse, pareille à celle d'un vieux miroir ; mais alors, nous verrons face à face. A présent, je ne connais qu'incomplètement ; mais alors, je connaîtrai Dieu complètement, comme lui-même me connaît.

Maintenant, ces trois choses demeurent : la foi, l'espérance et l'amour ; mais la plus grande des trois est l'amour.



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Éphésiens 5 : 21-33

Soumettez-vous les uns aux autres à cause du respect que vous avez pour le Christ. Femmes, soyez soumises à vos maris, comme vous l'êtes au Seigneur. Car le mari est le chef de sa femme, comme le Christ est le chef de l'Église. Le Christ est en effet le Sauveur de l'Église qui est son corps. Les femmes doivent donc se soumettre en tout à leurs maris, tout comme l'Église se soumet au Christ. Maris, aimez vos femmes tout comme le Christ a aimé l'Église jusqu'à donner sa vie pour elle. Il a voulu ainsi rendre l'Église digne d'être à Dieu, après l'avoir purifiée par l'eau e et par la parole ; il a voulu se présenter à lui-même l'Église dans toute sa beauté, pure et sans défaut, sans tache ni ride ni aucune autre imperfection. Les maris doivent donc aimer leurs femmes comme ils aiment leur propre corps. Celui qui aime sa femme s'aime lui-même. En effet, personne n'a jamais haï son propre corps ; au contraire, on le nourrit et on en prend soin, comme le Christ le fait pour l'Église, son corps, dont nous faisons tous partie. Comme il est écrit : « C'est pourquoi l'homme quittera son père et sa mère pour s'attacher à sa femme, et les deux deviendront un seul être f . » Il y a une grande vérité cachée dans ce passage. Je dis, moi, qu'il se rapporte au Christ et à l'Église. Mais il s'applique aussi à vous : il faut que chaque mari aime sa femme comme lui-même, et que chaque femme respecte son mari.

Maintenant, ces trois choses demeurent : la foi, l'espérance et l'amour ; mais la plus grande des trois est l'amour.