mardi 11 octobre 2016

Tribune libre

A la découverte du Seigneur
dans le silence de la liturgie

Réflexions sur l'interview du Cardinal Robert Sarah



Par Veronica A. Arntz
Le 11 octobre 2016
SOURCE : Rorate Caeli








Encore une fois, le Cardinal Robert Sarah a béni les fidèles d’une autre interview concernant la beauté, la sacralité et l'importance pérenne de la liturgie sacrée. Les fidèles seraient sages d'écouter attentivement ce que Sarah a dit à propos de la liturgie car ça ne peut pas être assez souligné que nous devons changer notre pratique liturgique actuelle, en replaçant la liturgie correctement célébrée de nouveau au coeur de notre vie Chrétienne si l'on veut voir toute autre mission au sein de l'Église réussir.

En tant qu'Église, nous parlons de la Nouvelle Évangélisation, des efforts de justice sociale et des tentatives de paix — mais ces initiatives ne semblent jamais aller très loin. Alors que toutes ces activités dépendent uniquement de la grâce de Dieu, nous pouvons certainement dire que la liturgie est nécessaire pour recevoir la grâce de Dieu qui nous aidera à apporter l'Évangile aux autres. Ainsi, avant tout, nous devons être attentifs aux paroles du Cardinal Sarah — alors qu’elles sont un écho de notre pontife précédent, de la propre pensée du Pape Émérite Benoît XVI sur la liturgie — afin que nous puissions réfléchir sur notre propre expérience de la liturgie et la manière dont nous la célébrons aujourd'hui. Plus précisément, je voudrais souligner trois points clés de l'interview du Cardinal Sarah : la centralité du Christ, l'importance du silence, et le rôle des fidèles dans la liturgie.

Le Cardinal Sarah dit : « Il est temps de retrouver l'ordre véritable des priorités. Il est temps de remettre Dieu au centre de nos préoccupations, au centre de notre agir et de notre vie, à la seule place qu’Il doit occuper » . Bien qu’il ne mentionne pas spécifiquement la liturgie ici, nous savons que la liturgie, comme représentation du Sacrifice du Christ sur la Croix, est l'acte ultime de placer Dieu au centre de tout.

La liturgie est voulue pour nous attirer dans une union plus profonde avec Dieu à travers une rencontre intime avec Lui. Dans la liturgie, nous sommes soulevés vers les royaumes célestes et expérimentons — pour un bref moment —la liturgie céleste pendant que nous sommes encore sur terre. Nous chantons le chant des anges « Sanctus, Sanctus, Sanctus » — quand nous participons à la liturgie sacrée. Voilà pourquoi la liturgie ne peut pas être centrée sur l’homme et, d'une manière encore plus particulière, elle ne peut pas être centrée non plus sur le prêtre spécifique qui célèbre la liturgie. Le Cardinal Sarah a parlé à plusieurs reprises de célébrer la liturgie ad orientem, vers l'Est, car célébrer la liturgie avec une telle orientation est beaucoup plus que simplement affirmer que « le prêtre tourne le dos du peuple ».

La réalité plus profonde du culte ad orientem s’avère que les fidèles prient avec le prêtre, qui agit in persona Christi ( en la personne du Christ), et qui offre la divine Victime avec Lui (voir Lumen Gentium, art. 11). Parfois, dans notre pratique liturgique moderne, nous nous concentrons trop sur la personnalité du prêtre ou trop sur les gens de la communauté. Une telle importance excessive supprime Dieu du centre de la liturgie alors que toute l'attention devrait être finalement centrée sur Lui puisque la liturgie est la façon dont nous glorifions Dieu — par-dessus tout, elle ne vise pas à être une glorification de nous-mêmes.

Pour cette raison, le Cardinal Sarah poursuit : « Ne nous trompons pas... Ce dont l'Église a le plus besoin aujourd'hui, ce n'est pas d'une réforme administrative, d'un programme pastoral de plus, d’un changement structurel. Le programme existe déjà : c’est celui de toujours, tiré de l’Évangile et de la tradition vivante » . Le Cardinal Sarah parle de la liturgie comme le « programme » qui est déjà au sein de l'Église. L'Église n'a pas besoin de se concentrer sur la recherche d'une « nouvelle » façon de présenter l'Évangile ou de catéchiser les fidèles. Au contraire, nous devons nous tourner vers une célébration complète et correcte de la sainte liturgie, qui a été transmise par la tradition. (NB : Je ne suis pas en train de favoriser ici la liturgie en tant que moyen d'évangélisation pour les non catéchisés).

La sainte liturgie, qui appartient correctement à l'Épouse du Christ, à l'Église universelle, a toujours été le principal moyen pour les fidèles de rencontrer Dieu. Les gens n’ont pas besoin d'un nouveau programme, ni que l'Église doive changer sa structure — ce que les gens ont plutôt besoin est une liturgie qui soit entièrement axée sur Dieu et non pas sur l'homme. Ce problème de concentrer la liturgie sur les personnes plutôt que sur Dieu a été un problème constant depuis l'époque du Concile Vatican II. Le Cardinal Sarah désire que nous voyons notre liturgie Catholique, qui est riche en tradition et en beauté si nous faisions une pause assez longue pour la voir, qu’elle devrait être concentrée sur Dieu à nouveau (comme elle aurait toujours dû l’être), de sorte que les gens peuvent venir pour la connaître plus profondément et plus intérieurement.

Le deuxième point dans l'interview du Cardinal Sarah que nous allons étudier, c’est son accent qui est mis sur le silence, ce qui est son principal point de l'entrevue. Du silence, il dit : « Dieu est silence, Et ce silence divin habite l’homme ... Je ne crains pas d'affirmer que d'être fils de Dieu, c’est d'être fils du silence » . C’est en effet un profond mystère lorsque le Cardinal Sarah dit que Dieu est silence. Peut-être que nous pouvons comprendre mieux cela si on le compare à ce qu’il dit à propos du diable. Il dit : « Dieu est silence, et le diable, lui, est bruyant. Depuis toujours, Satan cherche à masquer ses mensonges sous une agitation trompeuse et sonore » . Le diable tente continuellement de nous détourner de Dieu, en essayant de nous empêcher d'attendre l'Époux comme dans la parabole des dix vierges (voir Matthieu 25 : 1-13).

Alors que Dieu nous attend patiemment qu’on retourne à Lui, le diable essaie de nous éloigner en permanence de l'Appel du Seigneur. Le diable remplit nos esprits, surtout nos imaginations, avec des tentations, des images et du bruit de sorte que nous ne faisions plus place à Dieu et que l’on oublie Sa présence constante en nous. Le Cardinal Sarah écrit notre « époque ultra-technicisée et affairée nous a rendu plus malade encore » . Le diable peut utiliser très facilement la technologie à ses propres fins car il peut l'utiliser comme une distraction constante de la présence de Dieu. Si nous sommes constamment en train de vérifier nos e-mails ou de visiter des sites Web de médias sociaux parce que nous en avons la capacité sur nos téléphones, pensons-nous à Dieu ? Pensons-nous à Dieu quand nous avons des moments libres ou nous tournons-nous vers notre technologie ? Nous devons tous nous poser ces questions honnêtement.

De façon particulière, nous pouvons expérimenter, entrer et apprendre le silence par la participation à la liturgie sacrée — à la condition que cette liturgie ne se concentre pas sur l'homme mais sur Dieu lui-même. Dans la liturgie, nous rencontrons la majesté de Dieu et une telle rencontre impose le silence car nous ne sommes rien en comparaison de la grandeur de Dieu. Nous n’avons rien à dire qui pourrait ajouter à sa grandeur. Comme le Cardinal Sarah dit :

« Refuser ce silence empli de crainte confiante et d'adoration, c'est refuser à Dieu la liberté de nous saisir par son amour et sa présence. Le silence sacré est donc le lieu où nous pouvons rencontrer Dieu, parce que nous venons vers Lui avec l'attitude juste de l'homme qui tremble et se tient à distance tout en espérant avec confiance » .

En tant que tel, nous devons donner à Dieu le silence qui Lui est dû — dans le silence de la liturgie, Dieu est libre de travailler dans nos cœurs pour faire surgir Sa Volonté en nous et Sa Volonté pour l'Église universelle. Ceci est vraiment une rencontre impressionnante et mystérieuse : comment un Être Divin, Omnipotent, Infiniment Parfait, désire oeuvrer dans nos vies, nous qui sommes de misérables pécheurs, des créatures mortelles ? La sainte liturgie, poursuit le Cardinal Sarah, est l'endroit approprié pour nous de rencontrer Dieu dans le silence. Combien d'entre nous expérimentons une liturgie qui est remplie de silence et qui offre une atmosphère dans laquelle nous pouvons vraiment rencontrer Dieu ? Il y a des chances que ce ne soit pas l'expérience habituelle dans la plupart des paroisses.

Le Cardinal Sarah dit ce qui suit, qui est d'une grande importance si l'on veut comprendre la liturgie correctement célébrée : « Le silence nous apprend une grande règle de la vie spirituelle : la familiarité ne favorise pas l'intimité, au contraire, la juste distance est une condition de la communion. C'est par l'adoration que l'humanité marche vers l'amour » . La liturgie, donc, ne peut pas devenir simplement de la familiarité, ni ne peut devenir une compréhension de chaque parole et de chaque action. La liturgie ne peut pas devenir simpliste au point d’en être banale : à notre époque moderne, nous avons presque peur de rencontrer le pouvoir mystérieux de Dieu dans le silence. Ainsi, nous sommes tentés de façonner la liturgie de sorte qu'elle ressemble à tout ce que nous faisons d’autre.

La musique nous provient des airs familiers (et utilise les mêmes instruments parfois que la musique populaire tels que la guitare ou, outrageusement, les batteries de tambours), les paroles sont justes comme notre langage de tous les jours et le prêtre agit tout juste comme nous. Il n'y a pas de « juste distance » entre nous et la liturgie— la sainte liturgie devient tout comme nous et, d'une manière telle, nous ne pouvons plus être transformée par elle. Comme le Cardinal Sarah dit : « Sous prétexte de pédagogie, certains prêtres s'autorisent d'interminables commentaires plats et horizontaux. Ces pasteurs ont-ils peur que le silence devant le Très-Haut déroute les fidèles ? » En effet, nous devrions être déconcertés par le silence —nous devrions sentir qu'il y a quelque chose de plus profond, quelque chose de plus profond que nous-mêmes dans la liturgie.

Dans le silence de la liturgie, nous sommes censés nous déployer nous-mêmes vers Dieu — il s’agit d’une rencontre intime car nous rencontrons le Dieu qui a pris chair humaine dans la méconnaissance de la liturgie sacrée. Le Cardinal Sarah dit de manière significative : « Nous sortons souvent de nos liturgies bruyantes et superficielles sans y avoir rencontré Dieu et la paix intérieure qu’il veut nous offrir » .

Cela nous amène au troisième point et final que je voudrais souligner de l'interview du Cardinal Sarah : qu’en est-il des fidèles concernant leur approche et leur participation à la liturgie ? Ici, le Cardinal Sarah revient au concept de la liturgie célébrée ad orientem qui comprend plus que juste une orientation physique, mais aussi une orientation intérieure. Découlant de ce qu’il vient de dire à propos de silence : « Tant que nous aborderons la liturgie avec un cœur bruyant, elle aura un air superficiel et humain. Le silence liturgique est une disposition radicale et essentielle ; il est une conversion du cœur. Or, se convertir, étymologiquement, c'est se retourner, se tourner vers Dieu. Il n'y a pas de silence véritable en liturgie, si nous ne sommes pas — de tout notre cœur — tournés vers le Seigneur » .

Ainsi la liturgie exige des fidèles la conversion, ce qui signifie se tourner vers le Seigneur. La conversion à travers la liturgie signifie oublier les distractions de ce monde — complètement les oublier afin que nous n’ayons plus un cœur divisé — et donnant tout au Seigneur. Cela nécessitera une conversion au sein de nos propres pratiques liturgiques. Les liturgies, comme nous l'avons déjà expliqué, ne devraient pas être marquées par le bruit et les distractions — ces liturgies ne feront qu’entraver notre véritable conversion à Dieu. Comme le Cardinal Sarah dit avec profondeur : « Il n'y a pas de silence véritable en liturgie, si nous ne sommes pas — de tout notre cœur — tournés vers le Seigneur » .

Ainsi, la conversion, à notre époque moderne, doit être double : les fidèles doivent avoir une orientation intérieure vers le Seigneur et le désir complet de tout Lui donner. Dans le même temps, nos célébrations liturgiques doivent permettre aux gens de faire cela — les liturgies elles-mêmes ne peuvent pas être pleines de bizarreries et de distractions qui sont en contradiction avec le riche patrimoine liturgique de l'Église. Il semble donc, selon le Cardinal Sarah, que cette double conversion soit la façon dont nous allons replacer Dieu au centre de nos vies et de nos liturgies.

Plus précisément, Sarah dit que nos orientations extérieures influencent notre orientation intérieure. Voilà pourquoi se tourner physiquement ad orientem est essentiel pour retrouver une attitude de silence et d'émerveillement dans la sainte liturgie. Comme Sarah l’explique : « Face au Seigneur, il [ le prêtre ] est moins tenté de devenir un professeur qui donne une leçon tout au long de la messe, réduisant l'autel à une tribune dont l'axe ne serait plus la croix mais le micro ! » Comme c’est vrai cela ! Et si souvent le prêtre, quand il fait face au peuple, entre dans un long dialogue avec le peuple au milieu des prières de la Messe. Plutôt que d'adhérer aux prières qui permettraient une atmosphère de silence, il sent ce besoin de remplir le silence. Quand le prêtre n’est plus tourné vers le peuple, mais plutôt prie avec eux, alors il est possible qu'il y ait du silence et pour les fidèles d'entrer dans ce silence.

Dans de nombreuses paroisses, nous sommes malheureusement très loin de la réalité liturgique de cette attitude de silence et de l'orientation vers le Seigneur, c’est la raison pour laquelle il est si important pour nous de prêter attention à ce que le Cardinal Sarah dit. Les fidèles ne devraient pas avoir peur de plaider pour la liturgie correctement célébrée au sein de leurs paroisses car une telle liturgie est non seulement ce qui est convenable pour l'Église, mais elle est également nécessaire si l'on veut retourner à la révérence due à Dieu et si l’on veut se centrer sur Lui. Si nous voulons apaiser l'esprit du bruit dans notre société, nous, comme Église, devons embrasser pleinement la bonne célébration de la liturgie, qui oriente véritablement l’homme au divin, le détournant de lui-même et de ses propres pensées.

Comme le Cardinal Sarah nous l’a rappelé encore une fois dans cette belle interview, la sainte liturgie, quand elle est célébrée avec son orientation vers Dieu, est l'endroit approprié pour Le rencontrer en silence. Notre société, qui est en flirt continu avec le bruit et la distraction, a désespérément besoin d'une liturgie qui est totalement autre, une liturgie empreinte de silence et concentrée entièrement sur Dieu, le Créateur et le Soutien de l'univers. Nous ferions bien de donner suite aux paroles du Cardinal Sarah dans notre praxis.