lundi 24 juillet 2017

Entretien intégral avec le Cardinal Müller

« Je suis fidèle au Pape, mais pas un adulateur »



Par : Matteo Matzuzzi, vaticaniste
journaliste à Il Foglio

Le 21 juillet 2017
SOURCE : Rorate Caeli

Traduction de l'Italien vers l'Anglais :
Contributrice : Francesca Romana


Le site et journal Italien IL Foglio interviewe le Cardinal Müller : l'Église ne peut pas être soutenue avec les applaudissements du monde.

Matteo Matuzzi, le journaliste du Vatican pour Il Foglio, dans une interview exclusive avec le désormais ancien Préfet de la Congrégation pour la Foi. « Je suis fidèle au Pape, mais pas un adulateur » déclare le prélat Allemand.

Il dit aussi ce qu’il pense des dubia : « Je ne comprends pas pourquoi une discussion sereine ne peut pas être amorcée sur les dubia. Je n'ai entendu jusqu'à présent que des propos injurieux ».

Rome. La vérité au sujet de la dernière audience entre l'ancien Préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi et le Pape François ; les divisions dans l'Église après le Synode. « Le Magistère n'a pas le pouvoir de corriger Jésus-Christ, s’il y a quelque chose, c'est le contraire ».




Votre Éminence, avez-vous une idée pourquoi le Pape a décidé de vous retirer en tant que responsable de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi ? « Non, je ne sais pas parce que le Pape ne me l’a pas dit. Il m’a juste informé que mon mandat ne serait pas renouvelé. Il y a eu beaucoup de spéculations dans les médias récemment et je dirais que la nomination du nouveau Secrétaire de la Congrégation (Mgr Giacomo Morandi) rendue publique mardi dernier, est une clé dans la compréhension de ces manœuvres.

Le Cardinal Gerhard Ludwig Muller est serein ; théologien allemand et Préfet pendant cinq ans de ce qui avait autrefois le Saint-Office, nommé par Benoît XVI, confirmé par François qui même s’il lui a fait part de sa décision de le libérer de sa dernière fonction le 10 juin dernier. Avec Il Foglio, il retrace une fois de plus les étapes qui l’ont conduit à son retrait : des controverses sur l'interprétation de l’Exhortation post-synodale Amoris Laetitia et, plus en général, il réfléchit au (mauvais) état de la religion en Europe. Pourtant, on avait parlé de sa décharge depuis un certain temps si bien qu'il y avait même des spéculations de la part des média de délocalisations diocésaines éventuelles pour l'éditeur de « Opera omnia » de Joseph Ratzinger.


« J’ai toujours été serein ». Muller répond : « Je pense que j'ai accompli mes devoirs, encore plus que ce qui était nécessaire. Personne ne doute de ma compétence théologique. J'ai toujours été fidèle au Pape, comme notre Foi Catholique et notre ecclésiologie le demande. Cette fidélité est toujours accompagnée d’une compétence théologique si bien que cette fidélité n'a jamais été réduite à une adulation pure. Et parce que « le Magistère a besoin de conseillers théologiques compétents comme c’est en effet bien décrit dans Lumen Gentium au numéro 25 et le don du Saint-Esprit de manière à fournir de façon claire ce sur quoi agissent les Évêques et le Pape en tant que chefs de la Loi sur le Collège Épiscopal. Cependant, nous sommes tous des hommes et nous avons besoin de conseillers ; le contenu de la Foi ne peut être expliquée sans une fondation claire sur les études bibliques. La même chose va — continue-t-il — pour le développement du dogme. Personne ne peut élaborer sur un document magistériel sans connaître les Pères de l'Église et les grandes décisions dogmatiques sur la théologie morale des divers Conciles. La Congrégation de la Doctrine de la Foi existe pour cette raison et est la plus importante Congrégation dans la Curie Romaine. Elle dispose de deux comités théologiques en plus d'un organisme conseil. En bref, elle a une tâche claire et une grande responsabilité à l'égard de l'orthodoxie de l'Église ».

Est-il vrai, comme cela a été écrit dans certains endroits, que votre dernière conversation avec François était tendue et froide ? « Ce sont des reconstructions totalement fausses. Le Pape m'a simplement informé de sa décision de ne pas renouveler mon mandat. Rien de plus. Ce fut une réunion de travail normale où, à la fin, le Saint-Père m'a fait part de sa décision. Le lendemain, j’étais renvoyé. Cependant, certaines hypothèses ont été mises de l'avant sur les raisons de la rupture et, à part la lenteur présumée dans la poursuite des cas d'abus cléricaux, plusieurs agences d'information ont écrit au sujet de [mon] exposition excessive dans les média, réagissant souvent au Pape .

Il y a eu en effet un modus operandi différent par rapport à celui de ses deux prédécesseurs immédiats. Le Cardinal sourit : « Il me semble qu’il pourrait être dit que la présence du Cardinal Ratzinger dans les médias était très évidente, même avec ses interviews-livres importants. Cela fait partie du devoir du Préfet, qui est non seulement un travail purement et simplement bureaucratique. J’ai été également connu avant comme théologien avec de nombreuses publications. Et, de toute façon, si je puis dire, même le Pape utilise le moyen des interviews. Le fait est qu’aujourd'hui nous devons utiliser les instruments modernes de communication. Les jeunes ne lisent pas toujours des livres et des journaux. Ils utilisent les réseaux sociaux, l’Internet. Et si nous voulons promouvoir la Foi — qui est — si je me souviens bien — la tâche principale — nous devons entrer en dialogue avec eux sur cette plateforme. Je n’ai jamais parlé de ma pensée, de moi-même dans ces entretiens — mais de la Foi ! Et puis — si je me souviens bien — je suis un Évêque et un Évêque a l'obligation de répandre l'Évangile, non seulement dans ses homélies, mais aussi à travers des discussions scientifiques avec ses contemporains. « Nous — a-t-il ajouté « Nous ne sommes pas une religion privée, un club. Nous sommes une Église en dialogue, la religion de la Parole de Dieu que le Christ lui-même a confiée à Ses apôtres, nous exhortant à prêcher et à enseigner à l'ensemble du monde ».

Très bien, mais une certaine tension intra ecclesiam existe, ceci peut être vérifié assez facilement. Prenons, par exemple, Amoris Laetitia, le document produit après les deux Synodes sur la morale familiale. Son Éminence, Christoph Schònborn, aussi théologien et inspirateur de la solution libérale, a récemment réitéré comment sa position était contraire à celle de Muller. Alors quoi ? « Peut-être que le Cardinal Schönborn a une vision contraire à la mienne, mais peut-être qu’il a une position contraire à celle qu’il avait auparavant, si on constate qu’il l’a changée. Je pense que les paroles de Jésus-Christ doivent toujours être le fondement de la Doctrine de l'Église. Et personne — jusqu'à hier — ne pouvait dire que ce n'était pas vrai. C’est clair : nous avons la révélation irréversible du Christ. Et l'Église a été chargée du depositum fidei, à savoir l'ensemble du contenu de la vérité révélée. Le Magistère n'a pas le pouvoir de corriger Jésus-Christ. Lui le peut, s’il y a quelqu'un qui peut le corriger. Et nous sommes obligés de Lui obéir ; nous devons être fidèles à la Doctrine des Apôtres, clairement développée dans l'esprit de l'Église ».

Pardonnez-moi, mais pourquoi avez-vous alors voter pour le rapport du petit groupe de la langue Allemande, écrit par Schonborn lui-même et approuvé par Walter Kasper ? « Le Synode dit clairement que les Évêques individuels sont responsables de cette voie, d’amener les gens à la grâce pleinement Sacramentelle » a répondu le Cardinal Muller à Il Foglio. « Cette interprétation existe, sans doute, mais je n'ai jamais changé ma position personnelle et subjective. Pourtant comme Évêque et Cardinal, j’ai représenté la Doctrine de l'Église, que je connais dans ses développements fondamentaux partant du Concile de Trente à Gaudium et Spes, les deux lignes directrices. C'est Catholique, le reste appartient à d'autres croyances. Je ne comprends pas — explique-t-il — comment ils peuvent harmoniser différentes positions théologiques et dogmatiques avec les Paroles claires de Jésus et de Saint Paul. Les deux ont rendu clair que vous « ne pouvez pas vous marier une deuxième fois si votre conjoint légitime est encore en vie ».

Comprenez-vous les raisons qui ont amené les Cardinaux Burke, Brandmuller, Caffarra et Meinser, maintenant décédé, à présenter au Pape les cinq Dubia à propos de l'Exhortation ? « Je ne comprends pas pourquoi une discussion calme et sereine n'a pas commencé [encore]. Je ne comprends pas où sont les obstacles. Pourquoi permettre aux tensions d’émerger, même publiquement ? Pourquoi ne pas organiser une réunion pour parler ouvertement de ces thèmes qui sont fondamentaux ? Jusqu'à présent, je n'ai entendu que des invectives et des insultes contre ces Cardinaux. Mais ce n'est pas le ton, ni la manière d’aller de l'avant. Nous sommes tous frères dans la Foi et je ne peux pas accepter de parler de catégories comme « un ami du Pape » ou « un ennemi du Pape ». Pour un Cardinal, c’est absolument impossible d'être contre le Pape. Néanmoins — l'ancien Préfet du Saint-Office continue — nous, les Évêques, ont le droit, je dirais, le droit divin de discuter librement. Je voudrais rappeler à l'esprit que lors du premier Concile, tous les disciples parlaient franchement, même en favorisant des controverses. À la fin, Pierre a donné son explication dogmatique qui a été entière pour l'Église. Mais seulement après, à la fin d'une longue discussion animée. Les Conciles n’ont jamais été des rassemblements harmonieux ».

Le point est de savoir si Amoris Laetitia est ou non une forme de discontinuité en ce qui concerne l'enseignement précédent. L’est-il ou non ? « Le Pape — dit Muller — a plusieurs fois déclaré qu’il n'y a pas de changement dans la Doctrine dogmatique de l'Église, et cela est évident, comme ça pourrait être impossible aussi. François a voulu encore attirer ces gens qui se trouvent en situation irrégulière en ce qui concerne le mariage ; autrement dit, comment les rapprocher des sources de la grâce sacramentelle. Il existe des moyens —canoniques aussi. Dans tous les cas, ceux qui veulent communier et se retrouvent dans un état de péché mortel, doivent d'abord recevoir le Sacrement de la Réconciliation, qui consiste à la contrition sincère, avec un ferme propos de ne plus pécher, dans la confession des péchés et la conviction d'agir selon la Volonté de Dieu. Et personne ne peut modifier cet ordre sacramentel qui a été fixé par Jésus-Christ. S’il y a quoi que ce soit, nous pouvons changer les rites extérieurs, mais pas ce noyau central. L’ambiguïté dans Amoris Laetitia ? Il peut y en avoir et je ne sais pas si c’était voulu. Les ambiguïtés, si elles existent, sont liées à la complexité matérielle de la situation dans laquelle les hommes se trouvent aujourd'hui, dans la culture dans laquelle ils sont immergés. De nos jours, presque tous les fondamentaux et les éléments essentiels pour les populations qui se disent superficiellement Chrétiennes ne sont plus compréhensibles. De là, — ajoute le Cardinal — les problèmes surgissent. Nous avons deux défis à venir ; tout d'abord : préciser quelle est la Volonté rédemptrice de Dieu et nous interroger sur la façon d'aider pastoralement ces frères et aller sur le chemin indiqué par Jésus ».

La réception de la Communion par les divorcés/remariés était une vieille demande de l'épiscopat Allemand. « C’est vrai, il y avait trois Évêques Allemands : Kasper, Lehmann et Saïer, qui ont lancé la proposition au début des années 1990. Mais la Congrégation de la Doctrine de la Foi l’a rejetée définitivement. Tous ont convenu que c’était nécessaire d’en discuter à nouveau et jusqu'à présent personne n'a abrogé le document ».

En ce qui concerne l'Église Allemande : c’est de là que les plus forts vents du changement sont venus au cours des trois dernières années, avec le Cardinal Marx, qui a dit [publiquement] devant un microphone « Rome ne nous dira jamais ce qu'il faut faire ou ne pas faire en Allemagne ». Alors, quelle est la situation aujourd'hui en Allemagne ? Le Cardinal réagit « dramatique », répond immédiatement Muller, qui avait été l'Évêque de Ratisbonne, avant d'être appelé à Rome par Benoît XVI. « La participation active est très diminuée et, aussi, la transmission de la Foi non comme une théorie mais comme une rencontre avec Jésus-Christ a faibli. De même pour les vocations religieuses. Ce sont les signes, les facteurs à partir desquels nous pouvons voir la situation de l'Église, mais c’est toute l'Europe qui connaît aujourd'hui un processus de déchristianisation forcée et qui va bien au-delà de la simple sécularisation. C’est la déchristianisation de la base anthropologique toute entière, avec l'homme défini strictement sans Dieu et sans transcendance. La religion est vécue comme un sentiment, non pas comme l'adoration de Dieu, Créateur et Sauveur. Dans ce grand contexte, ces facteurs ne sont pas favorables pour la transmission d'une Foi Chrétienne vivante et, pour cette raison, il est nécessaire de ne pas gaspiller nos énergies dans des luttes internes, dans des affrontements les uns contre les autres, avec les soi-disant Progressistes qui luttent pour la victoire en chassant les soi-disant Conservateurs. Si l'on raisonne comme ça — dit Muller — on donne l'idée que l'Église est quelque chose de fortement politisée. Notre a priori est de ne pas être Conservateur ni Progressiste. Notre a priori est Jésus. Est-ce que croire en la Résurrection, dans l'Ascension et le Retour du Christ au Dernier Jour est de Foi Traditionaliste ou Progressiste ? Non, c’est tout simplement la vérité. Nos catégories doivent être la vérité et la justice et non pas des catégories qui vont selon l'esprit du temps ».

Le Cardinal appelle la situation actuelle « grave » puisque « la pratique sacramentelle, l’oraison et la prière ont diminué. Tous les éléments de la Foi vivante, la Foi du peuple, se sont effondrés. C'est le drame, c’est qu’il n'y a plus de sens de la nécessité de Dieu, de la Parole sacrée et visible de Jésus. La vie est vécue comme si Dieu n'existe pas. Notre grand défi est de répondre à tout cela. Nous ne sommes pas des agents de propagande de nos propres vérités publicitaires, mais des témoins de la vérité rédemptrice. Ce n’est pas une idée de la Foi, mais la réalité vécue avec la présence du Christ dans le monde ».

Votre Éminence, pensez-vous que même à l'intérieur de l'Église, il y a un certain respect de la Zeitgeist, de l'esprit du temps ? « Le Pape Émérite Benoît XVI a parlé au sujet de l'esprit du temps, mais Saint Paul avait déjà parlé de l'Esprit de Dieu et de l'esprit du monde. Ce contraste est très important et doit être connu. L'affirmation de la Foi, de l'Église et des Évêques, n'est pas donnée par les applaudissements d'une masse non avertie. C’est autre chose : notre travail est apprécié et approuvé lorsque nous sommes en mesure de convaincre les personnes de s’offrir elles-mêmes entièrement à Jésus-Christ, de mettre leur propre existence entre les mains de Jésus. Dans sa première lettre, Saint Pierre parle de Jésus-Christ, le Berger des âmes. Est-ce qu’on ne parle pas aujourd'hui des questions de la responsabilité de la culture et de l'environnement. ? Oui, mais nous avons beaucoup de gens laïcs compétents pour cela. Les gens qui ont une responsabilité politique ; nous avons les gouvernements et les parlements, et ainsi de suite. Jésus n'a pas confié le gouvernement séculier aux apôtres. Des Princes-Évêques ont existé il y a des siècles, et ça n'a pas été une bonne chose pour l'Église ».

En ce qui concerne la déchristianisation, nous avons demandé au Cardinal Muller ce qu’il pensait du livre « The Benedict Option » [ L’Option Benoît ], le thème lancé il y a quelques années par l'écrivain Rod Dreher qui émet l'hypothèse d'une façon de vivre en tant que Chrétiens dans un Occident non christianisé ou comme l'ancien Préfet de la Doctrine de la Foi dit, déchristianisé. La chose essentielle à dire, explique Muller, « est que les Chrétiens ne peuvent pas retourner dans les catacombes. La dimension missionnaire est essentielle pour l'Église Catholique. Nous ne pouvons pas éviter les conflits qui sévissent actuellement. Le Christ a dit qu'il n'était pas venu dans le monde pour obtenir une paix superficielle, mais pour nous mettre au défi jusqu'à ce que les Chrétiens gagnent les grâces pour vivre selon le chemin qu’Il a indiqué. Et nous devons le faire même lorsque les conditions, comme celles d'aujourd'hui, ne sont pas favorables ».

Est-il exact de dire que sous la Papauté actuelle la vision centrée sur l'Europe de l'Église a diminué ? « Le centre de l'Église est le Christ et là où Il est, c’est le centre. Ces réflexions sur l'euro-centrisme de l'Église sont orientées uniquement pour leur donner une lecture politisée. Au lieu de parler de l'Évangile ou de la Doctrine Catholique, nous nous complaisons dans les stratégies et les théories. Culturellement, c’est vrai. L'Europe a eu un grand rôle dans le monde avec tous les éléments positifs et négatifs qu'elle a atteints. Parmi les effets négatifs, je mentionne le colonialisme ; parmi les aspects positifs, la philosophie de la réalité, la métaphysique et la loi ».

Une dernière question, sur une question qui a vu le Cardinal Muller dans un rôle de premier plan — l'hypothèse de la réconciliation avec la Fraternité Saint-Pie X, la communauté fondée par l'Évêque Français Marcel Lefebvre : « Le rapprochement de ce groupe avec l'Église Catholique est absolument nécessaire. Jésus ne voulait pas de séparations. Mais quelles sont les conditions pour vivre la pleine communion ? Je pense que les conditions doivent être les mêmes pour tout le monde. Nous avons la profession de Foi, on ne peut pas choisir ce qu'il faut accepter et ce qu’il ne faut pas accepter. Tout le monde doit la professer. Tous les Conciles Oecuméniques doivent être acceptés, il en va de même pour le Magistère vivant de l'Église. Le fait d’interpréter Vatican II comme une refondation de l'Église est une absurdité. Les abus, les idéologies et les malentendus ne sont certainement pas une conséquence de Vatican II ».