vendredi 24 juillet 2015

Oui, oui, Saint Père, les pauvres...

Mais la classe moyenne, elle ?






Par Carl E. Olson

Source : The Catholic World Report


Plus tôt cette semaine, le groupe de lecture des hommes catholiques que je rencontre depuis plusieurs années discutait de l’encyclique « Laudato Si ». Il y avait quinze hommes présents incluant trois prêtres, et bien que ce ne soit pas tout le monde qui avait pu lire l'intégralité de l'encyclique, c’était une discussion animée et convaincante.

À quelques reprises, je me suis souvenu de mon éditorial d’octobre 2013 qui disait : « Le Pape François : Le Bon, le Déconcertant et l'Imprécis » et c’était vite évident que les hommes ont pensé de cette encyclique qu’il y avait de bonnes doses de ces trois titres de mon article qui étaient farcis à l'intérieur de ces quelques 40.000 mots. Beaucoup d'entre eux, y compris moi-même pensaient que les parties les plus solides étaient les sections clairement théologiques et spirituelles, notamment les paragraphes 228 et les suivants. Nous étions généralement d’accord que les critiques relatives aux visions technocratiques de l'utopie, aux agendas scientifiques et aux sociétés consuméristes étaient excellentes.

Étonnamment, la plupart ne semblait pas trop rebutés par le passage sur le changement climatique, peut-être parce c’était essentiellement des nouvelles usées pour eux : ils pouvaient ne pas être d’accord mais ils n’étaient pas trop excités après en avoir entendu parler ad nauseam pendant de nombreux mois sinon plus.

Certains se demandaient pourquoi les sections les plus théologiques et évangéliques n’apparaissaient pas plus tôt dans le texte (comme c’était le cas dans les versions antérieures). Certains se sont interrogés sur la compréhension du Pape des marchés et des questions connexes. Bien que je ne puis pas parler pour le groupe entier, il me semblait que la plupart des gars ont été plus profondément agacés par le ton et le style de l'encyclique. Ils utilisèrent des descriptifs comme « hyperbolique » et « exagéré » et « réprimandant ». « Le Pape ne cesse de dire à plusieurs reprises aux Nations, aux Dirigeants et aux individus qu'ils doivent faire ceci, doivent faire cela, doivent faire, faire, faire ... » a dit un homme. « Il est épuisant ! »

De retour à la maison, j’avais un e-mail d'une collègue qui me faisait un lien vers l’article de Elizabeth Scalia ( L'article de madame Scalia est maintenant disponible à cette adresse ): « L'avenir du catholicisme : Amour et Miséricorde avec Réprimandes ». Le timing était, comme on dit, fortuit. Scalia écrit :

« ... Je ne suis plus intéressée à la question « Quel Pape est quoi ? » . Je suis franchement fatiguée de juste me sentir grondée.

« J’aime Sa Sainteté le Pape François, mais depuis un certain temps maintenant, je me suis senti haranguée par lui alors qu’il nous rabâche de toujours faire plus, et de plus en plus, concernant notre pratique de la miséricorde auprès du monde : accueillir l'étranger, nettoyer les rivières, apporter la justice et la paix à notre temps : de se mettre sur un pied d’égalité, de visiter les malades, et ainsi de suite.

« Ce sont, bien sûr, toutes de très bonnes choses. Vous ne pouvez pas discuter avec quelqu'un qui vous dit d'aimer les pauvres ou bien de faire de la place dans votre banc d’église pour un transgenre, ou bien d’aider les enfants pauvres à obtenir de nouvelles opportunités ou de payer un travailleur ce qui lui est dû.


« Mais parfois, quand je lis le Pape François nous exhortant à nouveau à propos des pauvres ou de l'environnement et exhortant les gens une fois encore à prendre des mesures, de sortir dans le monde et de fixer toutes les choses, parce que Jésus le veut (et oui, je suis sûr que Jésus le veut) je ne peux pas m’empêcher de penser : « Mais Saint-Père, ayez pitié ! Ne savez-vous pas que beaucoup d'entre nous faisons déjà de notre mieux ? Certains d'entre nous faisons tout notre possible pour garder la famille ensemble, pour apporter de la nourriture sur la table et peut-être d’aller à un film de temps en temps.

« Oui, nous sommes d'accord avec vous que le matérialisme excessif est nocif pour l'esprit, mais nous ne faisons vraiment pas « La Grande Vie ». Certains d'entre nous sont dans le transport en commun durant quatre heures à chaque jour pour leur travail, et pas pour devenir riches — et surtout pas pour exploiter les pauvres ou pour opprimer quelqu'un ou ignorer la souffrance de quiconque ; pas plus pour suivre stupidement les tendances de consommation — mais simplement pour payer les factures des services publics et les impôts, les prêts aux étudiants, écrire des chèques pour soutenir les organismes de bienfaisance auxquels nous croyons, soutenir notre paroisse, voir à ce que la voiture soit inspectée et réparée et garder les enfants dans un sport ou une activité, comme le Scoutisme, afin qu'ils puissent acquérir des compétences utiles.

« Nous titubons en entrant du travail, nous mangeons quelque chose que nous pouvons faire en vitesse, nous vivons « famille » pendant un certain temps — ce qui est souvent une chose turbulente - et puis vers 22 heures, nous nous laissons tomber sur le canapé cherchant à nous détendre un peu, on syntonise les nouvelles — et vous voilà, vous, à nous dire de se lever et d’aller faire quelque chose d'utile ! »

L’excellent article de Scalia capte très bien, je pense, la lassitude que je rencontre de plus en plus, chez un grand nombre de catholiques. Ils ne disent pas « Malheur à moi ! », mais ils sont certainement fatigués des discours apparemment constants, des homélies, des interviews, des textes — dont plusieurs se lisent comme des vraies lectures — qui nous viennent du Saint-Père. Et c’est non seulement la quantité, qui est stupéfiante en soi en de nombreuses façons, mais c’est assez souvent le ton et l'approche que l’on retrouve dans beaucoup de ces textes : des discours qui haranguent, rabâchent, exhortent. Ça n’aide probablement pas que François s’obsède sur des points particuliers à un degré qui est franchement désagréable.

Voici un bel exemple : le site du Vatican retourne 104 résultats pour une recherche sur le mot « ragots » : 96 de ceux-là sont de François. Mais, encore une fois, c’est pas la seule quantité mais c’est aussi l'hyperbole : « Les ragots tuent plus que les armes ne le font » et « Les ragots peuvent aussi tuer parce qu'ils tuent la réputation de la personne ! »

Et voyez aussi ici :

« Le plus grand danger est le terrorisme dans la vie religieuse : il est entré, le terrorisme des ragots. Si vous avez quelque chose contre une sœur, allez lui dire face à face. Mais jamais de ce terrorisme, parce que les ragots sont des bombes jetées dans une communauté et ils la détruisent. L’unité sans le terrorisme de ragots. »

Ceci, je dois le noter, nous vient du même homme qui parlait publiquement — dans un discours rapporté sur de nombreux sites et journaux — d’une mère de sept enfants dont la grossesse, a dit François, « est une irresponsabilité » . Est-ce que les réprimandes publiques sur des questions sensibles et personnelles sont considérées comme des actes de « terrorisme de ragots » ?

Personnellement, il y a longtemps que j’ai renoncé à analyser et expliquer tout ce que dit François. Je reconnais que souvent il n’est pas si habile à communiquer clairement, et j'ai décidé que c’est souvent mieux de se taire — surtout qu’il y a plusieurs occasions où je ne sais vraiment pas ce qu’il tente exactement de dire. Et à plusieurs occasions, à la lecture de ses nombreux discours et conférences, je me suis mis à penser : « N’a-t-il jamais pensé à ce sujet ou l’a-t-on informé à ce sujet ? »

En d'autres termes, François donne souvent l'impression qu’il n’a pas contemplé les perspectives ou les aspects des questions qui devraient être vraiment considérées. Certes, son temps et d'énergie sont limités, mais n’est-ce pas pour cette raison qu’il a des conseillers et des experts ? Par exemple, l'insistance à bout de souffle dans « Laudato Si » que « Les prédictions apocalyptiques ne peuvent plus être considérées avec ironie ou dédain ». D'accord, mais peuvent-elles être considérées avec une critique calme et une analyse mesurée. Une telle déclaration, il me semble, est une forme d'argument d'homme de paille, comme si les seules options sont (1) d’embrasser les prédictions apocalyptiques ou (2) d’être un imbécile sarcastique.

Récemment, le Saint-Père a admis, dans une interview accordée lors de son retour d'Amérique du Sud, que peut-être qu’il doit faire un meilleur travail à penser aux questions importantes qui sont, pour une raison quelconque, négligées :

Ludwig Ring-Eifel (CIC) demande : « Saint-Père, lors de ce voyage, nous avons entendu tellement de messages forts pour les pauvres, et aussi parfois de nombreux messages forts, parfois graves, pour les riches et les puissants, mais ce dont nous avons très peu entendu, c’était un message pour la classe moyenne — c’est-à-dire les gens qui travaillent, qui paient leurs impôts, le « monde normal ». Ma question est pourquoi dans le magistère du Saint-Père y a-t-il si peu de messages sur la classe moyenne. S’il y avait tel message, quel serait-il ? »

Pape François : « Je vous remercie beaucoup. C’est une bonne remarque, merci. Vous avez raison. C’est une erreur de ma part de ne pas penser à ce sujet. Je ferai un commentaire, mais pas pour me me justifier. Vous avez raison. Je dois y penser un peu ». Et le Pape continue…

« Le monde est polarisé. La classe moyenne devient plus petite. La polarisation entre les riches et les pauvres est grande. C'est vrai. Et, peut-être c’est ce qui m’a amené à ne pas tenir compte de cela, non ? Certains pays font très bien mais, dans le monde en général, la polarisation est constatée. Et le nombre de pauvres est grand. Et pourquoi je parle des pauvres ? Parce qu'ils sont au cœur de l'Évangile. Et je parle toujours de l'Évangile sur la pauvreté, non ? Ce n’est pas que ce soit sociologique. Puis, sur la classe moyenne, j’ai dit quelques mots mais un peu en passant. Mais les gens ordinaires, les personnes seules, les travailleurs, ils sont d'une grande valeur, non ? Mais, je pense que vous me dites quelque chose que je dois faire. Je dois approfondir cela dans ce magistère ».

Je comprends qu'un homme ne peut pas penser à tout : personne ne s’attend à cela non plus. Mais c’est un aveu surprenant qu’il fera tout de suite après cette confession dans le cadre du même interview : « J’ai une grande allergie aux choses économiques ». Et je suis encore plus perplexe que les conseillers du Pape aient alors apparemment ignoré les luttes des gens de la classe moyenne ordinaires qui travaillent, qui élèvent une famille, qui paient leurs impôts et, à bien des égards, qui tiennent la société à flot tandis que le chaos et la folie tourbillonne tout autour. Pensez à cette considération : le Synode de l'an dernier était censé relever les défis de la famille, mais d’une manière ou d’une autre, on a fini par discuter de presque tout, sauf des pères, des mères, des enfants et des mariages. Oui, c’est un peu fatigant et, parfois, un peu troublant.

Andrea Gagliarducci, du site MondayVatican.com, a eu un article des plus réfléchis et perspicaces au sujet du Vatican aujourd'hui. Il fait valoir que le modus operandi de François reflète une pensée traditionaliste mais une « pastorale » qui « n'avance pas une argumentation précise, il cherche à promouvoir la discussion ». Gagliarducci décrit le problème évident qui en découle : « Mais cette attitude est risquée : sans une ligne claire, l'anarchie peut régner ».

Et il ajoute:

Le problème est encore plus grand. Depuis le début de son pontificat, François a mis l'Église dans une sorte d'état de synode permanent. La création du Conseil des Cardinaux, avec l'impact croissant du Synode des Évêques et l'utilisation des Consistoires de Cardinaux afin de promouvoir la discussion témoignent de la volonté papale de promouvoir plus la discussion que les réformes nécessaires.

.« .. D'un côté, il y a l'immense popularité du Pape François, sa capacité de convaincre tout le monde, il suscite l'intérêt des gens puissants dans le monde par son charisme personnel. D’un autre côté, il y a la structure du Vatican qui nécessite une réforme, pas une révolution, mais qui vit sans réformes encore parce que certains joueurs réclament toujours une révolution.

« ... Ce problème se reflète dans l'encyclique où il y a des innovations (pour la plupart dans la méthode), mais il y a tout de même de nombreux enseignements qui sont en accord avec la tradition de l'Église. ... En fin de compte, « Laudato Si » reflète les deux années et demi du Pape François à savoir que c’est suspendu parmi des interprétations différentes ».

Comme si c’était pour valider ma décision, il y a déjà un certain temps, j’ai essayé d'arrêter (au moins publiquement) d'interpréter et de « traduire » les nombreuses déclarations de François, Gagliarducci écrit :

« Les attentes pour une révolution dans l'Église guidées par le Pape François ont été soulevées notamment avec une visée sur la pastorale des divorcés remariés. Mais les vues du Pape François sur la pastorale de la famille, explicitées par cette encyclique, se sont révélées pour la plus grande partie être d’un traditionaliste. Il était prévu que le Pape aille mettre de l'ordre à l'Église, mais les dialectiques internes et externes développées sous son pontificat alimentent le débat plus qu'ils ne mènent à des actions concrètes.

Il y a tout et rien dans chaque description du Pape François, c’est tout et rien dans « Laudato Si ». Et à la fin, c’est tout et rien dans « Evangelii Gaudium », cette exhortation apostolique pastorale que le Pape François a indiquée fréquemment comme sa «Magna Carta».

Faites-en ce que vous voulez. Je ne conteste pas l'orthodoxie ou la sincérité du Pape ou sa bonté intérieure. Je sais que, juste au-delà de la réprimande, de la lassitude et de la frustration, il y a, comme le note Scalia, la réalité de la vie en suivant le Christ, en rendant témoignage à la Vérité et en maintenant notre poursuite vers la sainteté. Comme je l'ai écrit il y a près de deux ans :

« Tout ça pour dire qu’à bien des égards l'Église n’est pas le fait que le pape refasse, révise ou de fasse des changements. Le rôle du Pape est plus modeste (ce qui ne veut pas dire qu’il n’est pas divinement ordonné ou sans importance), comme un Pape l’a expliqué il n’y a pas si longtemps : « Le Successeur de Pierre, hier, aujourd'hui et demain, est toujours appelé à confirmer ses frères et ses sœurs dans le trésor inestimable la foi que Dieu a donnée comme une lumière pour le chemin de l'humanité ». Oui, ce Pape fut François, dans Lumen Fidei, son encyclique sur la foi.

Les Papes, aussi importants qu'ils sont, vont et viennent : la Parole de Dieu demeure éternellement.