jeudi 26 décembre 2013

Il en avait les yeux écarquillés !

J'étais le troisième en file à la caisse des 12 articles ou moins au marché d'alimentation. Une grande jeune dame noire me suivait.

La ligne semblait bloquée. On n'avançait plus. La caissière n'était plus à sa caisse. Ah ! mais la voilà... elle revenait avec un papier dans les mains et elle dit à l'homme qui attendait : « J'ai vérifié... On ne peut pas accepter ce chèque ».

L'homme était désemparé. Il lui demande quel est le montant du chèque. Elle lui répond : « 27,51 $ ». Alors il lui dit qu'il fallait enlever des articles de son panier pour ce montant. J'en ai déduit que l'homme avait dû payer autrement et que le chèque n'était qu'un complément à son montant initial.

Les voilà tous deux accoudés au bout du comptoir à identifier des articles et à retracer leur prix respectif sur le ruban de la caisse. La lignée augmentait...

J'aime bien badiner un peu afin d'encourager à la patience. Je me tourne et je dis à la dame noire derrière moi : « Eh bien, n'est-ce pas une merveilleuse occasion pour vous souhaiter un Joyeux Noël ». Elle part à sourire et me remet mes voeux.

Je me retourne et je constate que des renforts sont arrivés : la chef d'équipe de la caissière est là aussi en train de pointer des articles sur le reçu. Le pauvre monsieur est à moitié courbé lui aussi habité par des sourires nerveux.

La caissière retourne finalement à sa caisse. La file d'attente était rendue longue. Elle passe l'homme qui me précédait. Celui-ci paie avec une carte de crédit. La caissière emballe ses trucs. L'homme qui enlevait certains de ses articles est toujours là avec la chef d'équipe.

L'homme qui venait tout juste de payer et qui emportait ses emplettes passe devant la chef d'équipe et l'homme encore tout courbé et demande : « C'est combien le montant ? » La chef d'équipe, confidentialité oblige, ne répond pas mais pointe du doigt le montant sur la facture. Pendant ce temps, l'homme tout courbé se relève un peu mais demeure tout de même un peu incliné. L'homme aux emplettes dit à la chef d'équipe : « Je vais payer le montant. »

Il prit sa carte de crédit et la donna à la caissière pour régler la transaction. Ce qui fut fait rapidement.

L'homme était encore tout courbé à nouveau mais pas pour les mêmes raisons. Il releva sa tête dans cette position, il avait les yeux écarquillés de surprise et n'était qu'en remerciements devant cet inconnu. « Mais, monsieur, comment ? Merci... merci... mais comment ? » Celui qui avait payé ne voulut pas indisposer cet homme humilié par la situation. Il dit tout haut en désirant mettre le pauvre à l'aise : « Il fallait bien décharger ces dames de cette tâche, elles avaient sûrement autre chose à faire ! » Et il ajouta : « D'ailleurs, je considérais que le montant à payer était composé de beaux chiffres ! ».

L'homme aussitôt quitta l'endroit...

Mais qu'a-t-il pensé, ce bienfaiteur ?

Que le client lui faisait pitié d'être ainsi humilié devant tout le monde ? D'exposer son peu de ressources financières, sa pauvreté ? Peut-être que le bienfaiteur n'aurait pas aimé être à sa place ? Pourquoi accepterait-il que ce pauvre homme vive la situation que lui-même n'aurait pas aimé vivre ?

Mais ne nous arrive-t-il pas de vivre des circonstances où l'on n'est pas à l'aise pour l'autre et où on s'empresse de fuir pour ne plus voir justement la situation ?

Peut-être que cet homme charitable s'est dit que le pauvre client était son frère même s'il ne le connaissait pas...

Peut-être que cet homme bienfaisant s'est dit que c'était au Christ lui-même qu'il rendait service...

Et, avez-vous remarqué, il a défrayé la note avec une carte de crédit ! Il s'est endetté davantage pour cet homme ! Est-ce que ce n'est pas la version moderne qui dit que si quelqu'un veut ta chemise, donne-la lui et donne-lui aussi ton manteau ? Son manteau était sa carte de crédit ici dans notre cas.

Sûrement que ce bienfaiteur a une grande foi, qu'il est convaincu que Dieu lui remettra ce qu'il a fait au centuple... Pas nécessairement sous forme d'argent, mais que ce sera sûrement au centuple de la manière qui conviendra à Dieu...

Le pauvre type était tellement content de tout remballer ses articles dans ses sacs. Il semblait un peu déboussolé de constater qu'en ce monde, la charité, le bon coeur, la fraternité existent encore.

Dieu a-t-il suscité une telle situation pour gagner la faveur d'une âme, lui faire voir que le Bien existe encore ?

Qui connaît le passé de ce pauvre client ? Quelles blessures passées viennent d'être recouvertes d'un baume par ce geste afin de l'ouvrir à Dieu ? Dieu seul le sait...

Le Bien a, lui aussi, des répercussions nucléaires !

Quelques jours plus tard, je suis retourné au marché d'alimentation. Je passe à une autre caissière et elle me dit : « Ah ! mais vous étiez là lors de cet incident, il y a quelques jours ? » Je lui réponds par l'affirmative. Et elle continue : « En tout cas, j'ai été très touchée quand j'ai appris ça. Pas juste moi d'ailleurs, beaucoup d'employés l'ont su. C'est tellement réconfortant de voir qu'il y a encore de la bonté en ce monde... »

De fait, notre société est si empreinte de mal que nos concitoyens sont rendus avec une couenne dure ou insensibles au mal qui s'y pratique. Mais le Bien les touche énormément; c'est la petite Lumière dans leurs ténèbres. De tels petits gestes constituent leur seul espoir pratiquement d'un monde meilleur.

J'étais bien humble devant tout cet incident et devant les répercussions que ça avait générées. Je me suis dit que Jésus avait bien raison d'avoir dit que ceux qui disent « Seigneur, Seigneur... », ce ne sont pas ceux-là qui hériteront du Royaume de Son Père mais ceux qui, par des petits gestes concrets, font la Volonté de Son Père, à savoir d'aimer concrètement son prochain comme soi-même même si on ne le connaît pas.

Je me suis dit : « Ouen ! J'ai pas mal de croûtes à manger...»